La Révolte Chapitre 17
XVII
J'ai repris ma route, plus confiant que jamais. J'ai marché jusqu'aux abords de l'Usine, cette Usine qui m'était totalement inconnue, et qui pourtant me semblait si familière, et je me suis caché derrière un talus pour me reposer un peu.
Le jour n'allait pas tarder à poindre, il valait mieux attendre la nuit avant de poursuivre ma mission. Le fleuve était à quelques dizaines de mètres de là. Des péniches filaient tranquillement sur l'eau, l'une après l'autre, le ventre plein à craquer de caissons métalliques. De mon abri, je pouvais les voir défiler. Je ne vis aucun homme sur le pont des bateaux. Les vitres de cabines étaient noircies, et je ne pouvais rien distinguer à l'intérieur.
Etaient-elles guidées automatiquement, comme l'étaient les rames du métro? Je ne savais pas, mais ça ne m'aurait pas plus étonné que cela. J'avais vu tellement de choses étranges ou extraordinaires ces dernières semaines! Mais si c'était le cas, cela confirmerait ce que j'avais vu, ou ce que je n'avais pas vu, l'autre nuit, dans les locaux administratifs de mon Usine. Personne ne semblait être aux commandes des Usines qui parsemaient la carte. Mais comment tout cela fonctionnait-il?
Je ne pouvais répondre à cette question, et cela me mettait en colère. Je me sentais impuissant face à ce système incroyablement élémentaire et qui pourtant maintenait des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants en esclavage.
Cette colère me mit mal à l'aise. C'était la première fois que j'éprouvais un tel sentiment, et je ne savais pas comment réagir. Mais je sentais qu'il m'était bénéfique quelque part. Il me poussait à en faire d'avantage, il me donnait une force supérieure et dominait ma peur. Je compris alors que la colère pouvait m'être un précieux allié.
Puis je me suis endormi, en faisant bien attention à ne pas me faire repérer de la tour. J'attendais la nuit.
Je marchais dans une immense forêt. La lumière était éclatante. L'ombre des branches se balançait doucement sur mon chemin, sous une brise légère qui me rafraîchissait la nuque et le visage. J'étais bien.
Je marchais depuis très longtemps, mais nulle fatigue ne venait gâcher ce bel instant. Je n'avais jamais vu de forêt jusqu'à cet instant. J'étais émerveillé, enchanté, comme un enfant innocent qui n'aurait jamais rien connu d'aussi beau. Je regardais tout autour de moi, les arbres majestueux, la terre toujours humide, les feuilles mortes qui jonchaient le sol, les déchirures de ciel bleu au travers des branches, les souches moussues et les troncs noirs d'arbres morts, sur lesquels poussaient d'étranges champignons à moitié mangés par des limaces.
J'écoutais de toutes mes oreilles les mille et un instruments qui jouaient ensemble la simple mélodie de la nature, le vent léger qui se promenait dans les branches, le bruissement des feuilles et des brindilles sous mes pas, les bonds feutrés d'un écureuil apeuré, le chant aigu de quelques oiseaux invisibles, le tintement cristallin d'un ruisseau vagabond.
Je respirais à pleins poumons cet air si particulier qu'on ne trouve qu'ici, savant mélange de fraîcheur, d'humus, d'écorce et d'humidité. Je m'en imprégnais de tout mon corps. J'aurais voulu vivre ici à jamais.
Soudain, assise sur un rondin, je revis mon ange, mon étrange jeune femme qui par deux fois déjà était venue à mon secours. Mais je savais qu'ici je ne courais aucun danger. Cette fois-ci, je m'approchais d'elle sans crainte.
Quand elle me vit, la jeune femme se leva et me sourit. Nous étions à quelques pas l'un de l'autre, nous ne bougions plus. Nous nous regardions en silence. Elle était encore plus belle que dans mes plus proches souvenirs. Je ne pouvais la quitter des yeux. Puis, elle s'approcha lentement, et vint se blottir dans mes bras. Je la serrai si fort que j'eus l'impression qu'elle pénétrait en moi, qu'elle faisait partie de moi. Elle posa sa tête contre ma poitrine, je pouvais sentir la douceur de ses cheveux sur ma joue. J'étais alors le plus heureux des hommes. J'aurais voulu que cet instant dure toute la vie.
Hélas, elle finit par se détacher de moi. Elle prit mes mains dans les siennes, et plongea son regard si noir dans le mien, encore une fois. Je pouvais y lire tout ce qu'elle attendait encore de moi, et plus que cela, tout le bonheur qu'elle éprouvait face à ce que j'avais déjà accompli. Elle semblait plus sereine que la dernière nuit, presque heureuse. Je l'étais moi aussi. Non pas à cause du chemin que j'avais parcouru, mais parce qu'elle était là, avec moi. Nous étions seuls au milieu de cette immense forêt, et je n'en demandais pas plus. Je pouvais ressentir la magie de cette situation. J'aurais voulu hurler ma joie, mais je ne le pouvais pas. Pas encore.
Ma jeune inconnue me sourit de nouveau, puis elle posa délicatement ses lèvres sur les miennes. Je n'avais encore jamais ressenti quelque chose d'aussi fort. Je fus transporté de bonheur. Le tendre parfum de sa bouche, l'humidité raffinée de ses lèvres, je savais que je ne les oublierai jamais. Ce contact, furtif et merveilleux, resterait à jamais gravé dans ma mémoire. Je n'étais plus le même homme. Maintenant j'étais prêt à tout affronter.
Et, aussi soudainement qu'elle était apparue, la jeune femme se volatilisa. Elle devint translucide, et son corps se désagrégea rapidement. Je vis alors des centaines de particules, comme des petits papillons presque imperceptibles se répandre dans l'air, et ne faire plus qu'un avec les éléments qui m'entouraient.
Quelques secondes plus tard, je me retrouvai à nouveau seul au milieu de la forêt. Je ne savais plus si j'étais triste ou bien heureux. Je levai la tête. Entre deux arbres, sur un coin de ciel bleu, une nuée d'oiseaux magnifiques volait vers le couchant.
Lorsque je m'éveillai, la nuit faisait de même. Je savais que j'avais rêvé, mais je ne me souvenais de presque rien. Je revoyais seulement un tapis de feuilles mortes, des oiseaux, un peu de bleu. Et je ressentis sur mes lèvres une sensation étrange, comme le contact délicat d'un être invisible, un souvenir humecté et charnel qui ne s'effaçait pas. Je me sentis frustré, car ce rêve-là était différent des autres. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais un sentiment confus me le confirmait. Ce rêve était plus qu'un rêve, et je ne me le rappelais pas.
Je me levai et repris à nouveau ma route. Tout était si silencieux autour de moi que cela me fit presque peur. Pourtant, derrière moi, l'Usine grondait, soufflait, crachait ses flammes et vomissait l'acier en fusion, comme à son habitude, mais je ne voulais plus entendre tous ces bruits, ce vacarme horrible qui ranimait en moi trop de sales souvenirs.
Des péniches quittaient l'Usine, indolentes, vers cette mystérieuse destination que je devais maintenant découvrir. Elles étaient faiblement éclairées par de petits feux de signalisation à leur proue et à leur poupe. Je fus surpris de cette aubaine, car elle me permettait de suivre le fleuve plus facilement que je l'aurais cru.