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La Révolte Chapitre 14

Publié le par Christophe

XIV

 

  Je fus réveillé à l'aube par une pluie fine et glacée qui me transperça aussitôt la chair et les os. J'avais très froid, et rien pour me protéger. La faim et la soif de la veille se manifestèrent à nouveau. Je voulais boire l'eau qui coulait sur mes lèvres, mais c'était bien trop peu. J'ai alors joint mes mains pour récupérer le plus de liquide possible en leur creux et étancher ma soif. La pluie tombait faiblement. Cela prit du temps. Quand je fus enfin satisfait, je cherchai de quoi me nourrir. Le soleil se levait lentement à l'est, découvrant dans la lumière grise du matin le même paysage sans relief que la veille.
  A part les clôtures épaisses et la terre nue, il n'y avait rien. Mais il fallait absolument que je trouve de quoi manger. La pluie vint à mon secours. L'eau ruisselant dans les sillons des labours fit sortir de leurs galeries plusieurs lombrics rouges et luisants. Je les vis s'extraire du sol tout autour de moi. Je n'en avais jamais vu autant en même temps.
  Lorsque j'étais enfant, il m'arrivait d'en trouver dans la cour de l'Usine, quand je jouais avec les autres enfants, pendant nos périodes de repos. Nous nous amusions à terroriser les plus petits en laissant pendre sous leur nez ces choses gluantes qui remuaient dans tous les sens, se rétractaient et s'allongeaient sans cesse, et nous riions beaucoup en les voyant hurler de frayeur face à ces petites créatures inoffensives.
  J'en pris quelques-uns dans mes mains. A leur contact, je revis alors ces jours heureux, les seuls de notre existence, quand l'Usine et la tour de métal ne nous avaient pas encore asservis.
  Ce fut à cet instant précis, je crois bien, alors que j'étais seul sous la pluie dans ce champ sans semence, au petit matin, avec ces vers de terre en main que je réalisai combien nous-mêmes, étant enfants, étions durs et cruels envers les autres. Nous étions déjà pour les plus petits, les plus chétifs d'entre nous, des bourreaux sans coeur, des monstres sans pitié qui nous nourrissions des peurs d'autrui, qui nous forgions du pouvoir de terreur que nous exercions sur les autres, qui riions de leur faiblesse et les humilions à la moindre occasion. Et les professeurs riaient avec nous.
  Je compris alors que ces jeux, si innocents fussent-ils, n'étaient que les prémices de ce que nous devions vivre plus tard, dans nos vies d'adultes. Ces amusements sans conséquences, ces rapports de force entre enfants ne faisaient, en quelque sorte, que nous préparer au futur qui nous attendait quand nous quittions l'école pour nous retrouver à jamais prisonniers de l'énorme structure métallique qui devenait à son tour notre bourreau, qui se nourrissait de notre sueur, de notre chair et de notre vie, qui se riait aussi de nous chaque jour et se plaisait à nous traiter comme si nous n'étions rien d'autre que des facteurs non essentiels à sa propre survie. On pouvait remplacer les hommes, mais pas la machine.
  Je portai un vers à ma bouche. Il était tiède et visqueux, et quand je le mâchai, il en gicla un liquide épais et amer qui me fit grimacer. Mais je devais continuer. J'en avalai ainsi plusieurs, avec à chaque fois cette impression de nausée qui me prenait la gorge et le palais, mais ma faim s'en allait peu à peu. Rassasié enfin, je jetai un oeil autour de moi, et je repris ma route avec une énergie nouvelle.
  J'ai marché ainsi plusieurs jours. Je survivais grâce à la pluie. Elle étanchait ma soif et me fournissait des vers régulièrement. Je m'étais habitué à leur goût saumâtre et en avaler de nombreuses fois par jour ne me dérangeait plus beaucoup. Je pris soin de remplir les poches de ma veste de terre et de garder des lombrics sur moi, si jamais la pluie cessait.
  J'ai alors rencontré d'autres fermes, toutes identiques, même surface, mêmes bâtiments, mêmes hommes et femmes, même peine. C'était comme si j'avançais sans progresser. Mais il m'arrivait également de traverser des villes et des villages d'autrefois, totalement abandonnés. Ce n'était que béton et grisaille, boue et ruines centenaires. Je passais ces endroits maudits sans me retourner. Ils n'étaient peuplés que de fantômes vieux de plus d'un siècle, qui protégeaient leurs maisons comme la prunelle de leurs yeux délavés et morts. Même les rats avaient déserté ces lieux d'un autre âge. Ici le passé n'appartenait même plus à l'histoire.

 

 

  Souvent je me demandais si j'étais sur le bon chemin, si je ne tournais pas en rond, si tout cela n'était pas qu'un mauvais rêve. Mes vêtements et mes cheveux étaient crasseux et mouillés en permanence, et j'avais chaque jour plus de mal à supporter ces tremblements intempestifs qui me secouaient tout au long des heures interminables qui jalonnaient mon périple.
  Une nuit, je fus pris d'une fièvre terrible qui me laissa sans force pendant un très long moment. Je transpirais comme si je dormais au milieu des flammes de l'enfer et grelottais comme si j'étais enfermé dans une prison de glace. J'étais étendu à terre, recroquevillé comme un enfant perdu, et je délirais comme un dément en pleine crise.
  Je voyais alors la tour monstrueuse qui me pourchassait, hystérique comme une maîtresse délaissée, étincelante comme jamais elle n'avait été, et se mettre à onduler puis à danser lentement, cruelle charmeresse, comme pour me faire comprendre qu'elle savait. Que j'avais fui, que je ne voulais plus être son esclave, que je tentais de me défaire de son pouvoir maléfique pour trouver ce que tous ici-bas espéraient.
  Elle crachait des gerbes de feu comme un volcan furieux, elle tuait et dépeçait en riant la chair des hommes dont elle se parait jour et nuit. Moi, je flottais dans les airs, et la tête me tournait affreusement. Tout brûlait autour d'elle, même la terre nue et humide. Rien ne lui résistait. Et elle me regardait, intensément, de ses yeux enflammés et terribles. Tout autour d'elle, la nuit était blanche et les étoiles mouraient les unes après les autres, leur propre feu dévoré par l'horrible chaleur qui se dégageait de sa structure métallique.
  J'étais terrifié et émerveillé à la fois. Je devais courir pour lui échapper, mais plus j'essayais de m'enfuir, plus j'étais attiré par elle. C'était comme si la tour avait tissé entre elle et moi un lien indéfectible qui nous unissait pour l'éternité. J'avais beau déployer tous les efforts dont j'étais capable, elle se trémoussait toujours devant moi, sans colère et sans haine, comme une jeune fille timide et maladroite qui s'essaie pour la première fois aux jeux mystérieux de l'amour, comme pour me faire comprendre que l'issue de tout ceci était inévitable, que je finirais forcément par revenir à mon point d'origine et que je devrais payer ma faute, rendre mon âme à qui elle appartenait vraiment.
  Elle finit par m'atteindre, ses poutrelles élastiques et scintillantes se balançant au-dessus de moi et me retenant captif, m'empêchant d'aller plus loin. Elle joua ainsi avec mon esprit quelques minutes, puis, se lassant, elle fondit lentement sur moi, et je fondais en elle, dans une douleur atroce, et à la seconde où je me croyais mort, tout recommençait, et le cauchemar revenait sans cesse à la charge, chaque fois plus rapide et chaotique que le précédent.
  J'avais envie de vomir. J'ouvrais les yeux, je les refermais. Peu importe, la tour était toujours là, toujours plus vive, toujours plus puissante. Je ne pouvais rien faire, qu'attendre désespérément qu'elle me délivre enfin. J'avais de plus en plus de mal à respirer, une folle panique s'emparait de moi au fur et à mesure qu'elle me harcelait, et je restais médusé, incapable de bouger.
  J'ouvris les yeux brusquement. Ils étaient emplis de sueur et me brûlaient affreusement. La tour était toujours là, elle s'apprêtait à m'emporter une nouvelle fois vers la mort lorsqu'une petite lumière apparut soudain et se mit à virevolter tout autour de moi. C'était une minuscule boule d'or qui se déplaçait par impulsions brusques, de gauche à droite et de haut en bas, comme un insecte de feu. En un instant, elle chassa la tour, la faisant disparaître comme par magie dans un grand voile éclatant de blancheur, une énergie éblouissante qui fit le vide autour d'elle, et qui m'enveloppa avec une infinie tendresse, comme la promesse d'un monde meilleur, un ange empli de douceur.
  Je finis par m'éveiller complètement. Le soleil montait lentement dans le ciel face à moi et m'aveuglait. Je sentis sa chaleur couler dans mes veines comme une sève nouvelle, revigorante. Je me sentis moins seul, accompagné dans ma quête par des êtres invisibles dont la mission était de me protéger. Contre les autres, mais surtout contre moi-même, et contre ces rêves horribles qui m'empêchaient de poursuivre raisonnablement ma route.
  Après quelques minutes, je me levai enfin et je repris mon chemin. Il était encore très long. 

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