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La Révolte Chapitre 12

Publié le par Christophe

XII

 

  Hier, un homme est venu. Il est arrivé par le chemin de la côte, tôt le matin. Il a marché des jours entiers, le long des plages ou des falaises, toujours à portée de l'océan. Il s'est arrêté devant la petite maison, il a demandé s'il pouvait se reposer un peu. Elle lui a ouvert sa porte, les mouettes étaient plus furieuses que jamais.
  Elle a préparé une tarte, fait couler un bain et du café. Elle est heureuse, elle sent la vie reprendre possession d'elle. L'homme est grand est beau. Il vient de très loin, d'un pays qu'elle ne connaît pas. Sa peau est cuivrée par le soleil, ses rides sont creusées par le vent et la pluie, son regard est profond, plein des gens rencontrés, des routes empruntées, des épreuves traversées. Il dit qu'il voyage ainsi depuis très longtemps, si longtemps qu'il ne se souvient plus du jour où il a quitté sa famille et ses racines. Il est à la recherche de quelque chose, mais il ne sait pas vraiment ce que c'est. Il sait seulement qu'il doit chercher, et qu'un jour il trouvera. Alors il pourra poser son sac et cesser cette errance solitaire qui ne le satisfait plus. Il sait aussi que les hommes sont devenus fous, et que le monde qui l'a vu naître n'est plus le sien. Il est fatigué.
  Elle l'écoute dire son histoire, sans oser l'interrompre. Ils sont assis tous les deux, l'un en face de l'autre, elle prend sa main. Elle sourit, lui a les yeux baissés. Elle est belle, elle est attentive, elle est prête. Il dit qu'il aimerait dormir, juste quelques heures. Elle lui offre son lit.
  L'homme se glisse sous les draps impeccables et soupire. Il n'a pas couché dans un vrai lit depuis des années, il s'endort immédiatement. Elle prend une chaise et s'assied auprès de lui. Elle le regarde. Elle écoute sa respiration forte, elle s'enivre de son parfum, puissant et rassurant à la fois. Elle se demande s'il est cet homme qu'elle attend depuis toujours. Elle se demande si elle est ce que cet homme a cherché désespérément toute sa vie.
  Le soleil s'éteint lentement derrière le fil de l'océan, et les oiseaux se taisent peu à peu. Elle est restée à côté de cet inconnu toute la journée, à le veiller comme un petit enfant fragile. Il sommeille sans bouger, sans fièvre. Elle ne se lasse pas de l'admirer, de la tête aux pieds, ses mains osseuses, son torse maigre, ses cheveux trop longs, son visage anguleux. Mais elle s'en moque, elle ne voit que l'homme, celui qui doit venir, celui qu'elle espère de toutes ses forces.
  C'est lui, elle en est certaine maintenant. Il restera avec elle dans cette maison, il la protègera, elle s'occupera de lui. Ensemble ils marcheront dans les herbes folles, ils respireront le vent salé de la côte, ils iront main dans la main, jusqu'à la tombée du jour, puis ils s'endormiront dans ce grand lit, elle, la tête sur sa poitrine, lui, son bras autour de ses épaules. Ils finiront leur vie ici, tous les deux, tranquillement.
  Une larme coule sur sa joue. Elle sourit. Elle essuie son visage délicatement, d'un geste tendre de la main, et remet en place une mèche de ses cheveux blancs.


  L'homme a dormi ainsi tout le jour et une grande partie de la nuit. Puis il s'est éveillé, et a souri à son tour. Elle a caressé ses cheveux, tendrement, il l'a embrassée sur le front. Puis ils sont descendus à la cuisine, et ils ont mangé en silence.
  Enfin il s'est levé, il a remercié la vieille femme avec chaleur, puis il a repris son sac et son chemin, sans se retourner. Elle l'a regardé s'éloigner, s'enfoncer dans les terres dans la faible lueur de l'aube. Sans elle.
  Quand il a disparu derrière les hautes herbes, elle est retournée dans la chambre où ce beau voyageur avait passé la nuit, dans laquelle il a laissé son odeur, la trace furtive de sa présence évanouie.
  Alors elle s'est allongée sur le lit, elle a saisi les draps imprégnés de cet homme magnifique entre ses doigts et les a respirés longuement, bruyamment. Puis elle a fait l'amour, follement, avec le souvenir de cette nuit inattendue, avec le spectre embaumé qu'elle tenait tout contre elle, avant de sombrer à son tour dans un profond sommeil.
  Elle s'est éteinte vers midi, sans bruit, blottie entre les draps de son amour perdu, dans un dernier souffle d'espoir.

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