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La Révolte Chapitre 24

Publié le par Christophe

XXIV


  J'ai quitté la grande pyramide un matin à l'aube. Un soleil rouge remontait lentement le ciel pâle, se détachant tranquillement de la ligne d'horizon pour inonder le désert de son éclatante chaleur. Le silence était total. Ce n'était plus un silence de mort, mais l'apaisement serein de deux peuples qui viennent de retrouver une liberté trop longtemps enchaînée.
  Un train s'approchait au loin, et je vis dans la clarté naissante que ses wagons n'étaient pas chargés. Il s'arrêta quelques minutes pour souffler son trop plein de vapeur, puis il s'élança de nouveau vers l'immense structure de verre. Il pénétra en elle comme celui qui m'avait amené ici, en ressortit quelques heures plus tard en traversant une autre paroi, et repartit vers le port, en suivant pesamment la longue cicatrice d'acier qui balafrait la superbe virginité de cet austère paysage.
  Les trains assumaient encore leur fonction, même si celle-ci était devenue désormais inutile. Je décidai d'attendre le prochain convoi et de retourner sur les quais pour voir comment les choses s'étaient terminées.
  Je refis le voyage en sens inverse, et cette fois-ci il n'y avait plus de questions pour me tenir compagnie, mais seulement des réponses. J'avais les mots avec moi, ils voletaient autour de ma tête et pénétraient mon cerveau à tour de rôle pour nommer mes souvenirs, apprendre mon histoire et l'histoire de tous les hommes depuis leur séquestration. Ils en ressortaient complètement incrédules et effrayés. Ils n'arrivaient pas à admettre que des êtres qui possèdent par nature toutes les aptitudes au bonheur avaient pu prendre et surtout concrétiser de telles décisions. Ils ne savaient plus très bien s'ils devaient encore accorder leur confiance à une espèce si craintive et si sauvage que le seul chemin qu'elle sut jamais emprunter fut celui de la souffrance et de la mort.
  Mais les mots savaient aussi qu'elle était parfois capable d'être beaucoup plus que cela, d'être ce qu'elle aurait pu être si son instinct carnassier n'avait eu cette impitoyable emprise sur son esprit, et si eux-mêmes s'étaient doutés une seconde que l'on pût pervertir de cette façon le miraculeux don de la vie et de la connaissance et d'en abuser ainsi les fabuleuses responsabilités qui lui incombent.

 

 

  Le port semblait abandonné, échoué au bord de l'océan tel un monstre mécanique trop vieux et trop fatigué pour poursuivre sa route, un colosse de béton et d'acier terrassé et vidé de son sang et qui aurait soumis sa carcasse décharnée au châtiment cardinal de la terre, de l'eau, du soleil et du vent.
  Tous les travailleurs et les gardiens avaient quitté leur poste et s'étaient enfuis loin d'ici, à bord de quelques cargos et sans résistance aucune, après que les mots étaient venus leur rendre leur indépendance, en entrant en contact avec eux. Ils ont pénétré leur esprit pour leur apprendre qui ils étaient, d'où ils venaient et pourquoi ils étaient les esclaves de la machine depuis tant d'années. Les hommes comprirent alors que l'Usine ne pouvait plus rien contre eux, qu'elle avait été vaincue et que rien désormais ne pourrait les priver de leur liberté. L'infime espoir qu'ils conservaient au fond de leur coeur et qu'ils se transmettaient instinctivement de génération en génération était enfin comblé.
  Cette délivrance qu'ils attendaient sans la connaître était là, et de cette faible étincelle qui les avait maintenus debout face à tant de souffrance pendant si longtemps avait soudain jailli le feu crépitant de la vie et la promesse d'un avenir meilleur.
  Ils furent tous pris de panique. Ils ne savaient comment réagir face à cette situation inattendue. Tout ce dont ils étaient capables était de travailler jusqu'à la mort pour l'Usine. Nul ne leur avait jamais appris le concept de liberté ni ce qu'ils devaient en faire. Ils se crurent perdus, terrifiés à l'idée de devoir vivre cette nouvelle vie sans personne pour les conduire, en se fiant uniquement à leur propre jugement et à leur seule décision.
  Les mots tentèrent alors de les rassurer en projetant dans leur cerveau certaines images de leur passé lointain, en leur narrant quelques-unes des plus belles facettes de leur histoire commune, en insistant sur les plus grandes choses que leurs ancêtres avaient autrefois édifiées. Les mots apaisèrent ainsi peu à peu les tourments des hommes.
  Les hommes acceptèrent alors progressivement l'idée qu'ils étaient désormais en mesure de tout recommencer, de reconstruire eux-mêmes leur propre destinée, en harmonie avec ces mots qui venaient de leur porter secours, de leur rendre leur dignité perdue et leur droit au bonheur, et qui les guideraient à présent vers des lendemains paisibles et prospères.
  Les mots avaient également rendu aux hommes leur voix et leur faculté de parole. Les premiers sons qui émanèrent de toutes ces bouches simultanément furent tout à fait incompréhensibles. Ces hommes et ces femmes articulaient leurs mâchoires pour la première fois de leur existence, et leurs gorges souffrirent beaucoup avant qu'elles ne puissent émettre le moindre son, une vibration phonique qui prêtât vie au sens des mots. Ceux-ci utilisaient les cordes vocales de leurs hôtes pour donner corps à leur être immatériel et permettre ainsi aux êtres humains de communiquer à nouveau.
  Pendant quelques jours, leur langage retrouvé ne fut que cris rauques et râles gutturaux, comme l'était celui de leurs plus lointains parents, jusqu'à ce que leurs muscles endoloris s'accoutument doucement aux mots.
  Comme les premiers hommes jadis, ils découvrirent ainsi l'usage de la parole, et purent enfin partager de vive voix toutes ces émotions qui étaient demeurées captives en eux depuis le jour de leur naissance. Ils pouvaient à présent échanger plus que de simples regards. Ils pouvaient dialoguer, écouter, apprendre et se comprendre, s'entraider et s'élever ensemble. Grâce aux mots, ils étaient enfin redevenus des Hommes.
  La révolte qui avait éclaté ici s'est répandue partout dans le monde. L'humanité brisa ses chaînes les unes après les autres, et bientôt elle pourra engager un nouveau cycle de son histoire, fondé sur la conscience de son passé et prérogatives de sa condition afin de ne plus jamais répéter de telles horreurs.
  La mission que les mots m'avaient confiée était désormais accomplie.

 

 

  J'ai repris ma route vers le nord, laissant derrière moi les vestiges déchus de notre ancienne vie, remparts écroulés de la folie des hommes. J'ai marché des semaines entières, longeant les côtes de l'île, toujours à portée de l'océan. Je ne me lassais pas du fabuleux spectacle des vagues furieuses s'écrasant sur les immenses rochers noirs des falaises, des longues plages de sable fin, des caresses ardentes du soleil, de la course joyeuse du vent dans les herbes folles et dans mes cheveux qui flottaient autour de mon visage, jouant sans cesse avec les mots qui voyageaient avec moi.
  J'ai traversé des villes et des villages détruits, des terres arides qui furent autrefois fertiles et pleines de promesses. J'ai poursuivi ainsi mon chemin, quand par une matinée superbe j'aperçus une petite maison perdue au milieu d'une prairie verdoyante, située à quelques pas à peine de l'océan. Elle semblait inhabitée depuis fort longtemps, mais elle paraissait encore solide.
  La porte n'était pas fermée, je suis entré. Tout de suite je m'y suis senti comme chez moi, comme si j'avais vécu ici toute mon existence, comme si une part importante de moi-même avait guidé mes pas vers cet endroit, inévitablement. Il se dégageait de cette maison une atmosphère étrange, pleine d'espérance et de tristesse à la fois. Elle était emplie de sentiments profondément enfouis qui ne demandaient qu'à éclore et embraser enfin le coeur de la vie. Elle était un peu comme moi, et je décidai de m'y installer.
  En explorant les environs, je découvris une pierre tombale cachée dans les hautes herbes, derrière la maison. Une femme avait vécu ici il y a de très nombreuses années. Elle repose depuis face à l'océan, immortelle par les mots gravés sur cette pierre, ultime trace de son passage parmi nous.
  J'ai repensé alors à cet homme que j'avais tué là-bas, sur le port, aveuglé par la colère et la peur. Je l'avais laissé seul et nu derrière ce container, étendu sur le sol sans même rien pour le recouvrir.
  Ce malheureux avait été sacrifié sur l'autel de la Révolte, mais il ne méritait pas cela. Il n'était pas responsable de sa violence, il ne faisait  qu'obéir aux directives de l'Usine. Il n'avait pas eu le choix, et je ne l'avais pas eu non plus. Mais aujourd'hui il n'est plus là, et je suis le seul à me souvenir de lui. Les mots ne lui auront pas rendu sa liberté, et rien ne pourra jamais lui rendre la vie. Aucune conviction, aucune révolution, aucune quête ne justifiera jamais la mort d'un homme.
  J'ai arraché les herbes autour de la tombe de la femme de la maison et nettoyé un carré de terre à côté d'elle. J'y ai posé une autre pierre, sur laquelle j'ai gravé un patronyme imaginaire, en mémoire de cet homme injustement disparu.
  Te voilà à mes côtés, mon frère inconnu. Ton image demeurera en moi aussi longtemps que je vivrai, et quand je ne serai plus, ton nom me survivra à son tour. Je veillerai sur toi tant que la vie m'en donnera la force. J'espère que tu me pardonneras un jour ce que je t'ai fait, et peut-être accepteras-tu en signe d'absolution mon âme désolée près de la tienne, pour l'éternité.

 

 

  Il y a quelques temps, j'ai trouvé un grand cahier bleu dans le tiroir d'une vieille commode, dans ce qui devait être autrefois la chambre à coucher de cette femme qui repose maintenant derrière la maison. Ses pages étaient jaunies et séchées par le temps, presque cassantes. Je l'ai ouvert avec une infime précaution. Les mots qu'il contenait avaient eux aussi retrouvé leur place, après leur délivrance.
  C'était la première fois que je tenais un livre entre mes mains. Ce n'était après tout que la simple reliure de quelques feuilles de papier, mais peut-être aussi la plus belle invention née de l'esprit humain, la preuve concrète de la relation capitale entre les hommes et les mots. Le livre et l'écriture sont ce qui subsiste quand le reste a disparu. Ils sont la trace indubitable de notre existence et de notre connaissance, et le lien indestructible qui unira à jamais notre espèce à celle des mots.
  J'ai commencé à parcourir les pages de ce cahier. Elles renfermaient les moments les plus importants de la vie de cette femme, qui avait vu le jour et poussé son dernier soupir dans cette même petite maison. Elle y a noté au fil des années toutes ses émotions, ses impressions, ses sentiments propres. Elle y a révélé sa personnalité secrète, confié comme à un ami tout ce qu'elle devait dissimuler au regard des autres.
  Et aujourd'hui, plusieurs décennies après sa mort, elle ose enfin se dévoiler à quelqu'un, mettre son âme à nu devant un autre, par le biais de la lecture. Et cet autre, c'est moi.
  Elle a vécu seule ici toute sa vie, seule avec l'océan, le soleil et le vent, seule avec ces mouettes railleuses qui ne décolèrent pas et qui pourtant ne l'ont jamais quittée, si seule avec elle-même. Elle a attendu, le coeur empli d'espoir et jusqu'à son dernier souffle l'homme qui serait là pour l'aimer, la protéger, et la rendre plus belle encore. Certains sont venus jusqu'à elle, parfois ils sont restés quelque temps. Mais ils ont toujours fini par reprendre leur chemin, leur vie et leur amour. Et malgré ses déceptions, malgré les longs déchirements de son coeur qui laissèrent tant de profondes cicatrices dans son âme si pure, elle a continué à croire follement au bonheur, à l'amour et à la vie.
  Il restait quelques pages vierges dans ce grand cahier bleu. Je décidai d'y écrire ma propre histoire.

 

 

  Il m'arrive très souvent de songer à cette femme durant les nombreuses nuits sans sommeil qui ponctuent désormais mon existence. Notre histoire est si différente, et cependant, j'ai la sensation étrange que nous avons poursuivi, elle et moi, un seul et même but. Elle a attendu toute sa vie quelque chose qu'elle savait et qui n'est jamais arrivé, tandis que j'ai cherché de mon côté quelque chose que j'ignorais et que j'ai finalement trouvé. Et pourtant.
  Parfois je me plais à croire que je suis cet homme qu'elle a tant espéré tout au long de sa vie. Le destin m'a conduit ici, après ce long et incroyable périple qui fut le mien. Il a voulu que je brise mes chaînes, que je délivre les mots de la terre et que je m'en imprègne à tout jamais. Il m'a offert le don formidable du savoir universel. Il a voulu également que je découvre ce journal dans lequel cette femme avait laissé, comme ultime message d'espoir, toute la quintessence de son coeur et de son âme. Je suis seulement venu avec deux cents soixante ans de retard.
  Mais à présent nous voilà réunis, grâce aux mots, dans les pages de ce même grand cahier bleu. Nous avons scellé à jamais nos destinées en les couchant l'une contre l'autre dans le grand livre de la vie. Nous nous sommes unis éternellement par le lien sacré de l'écriture, et ce sans jamais nous rencontrer vraiment.
  Dorénavant, je serai toujours à ses côtés pour la protéger, la chérir et l'aimer. Elle ne sera plus jamais seule, nous poursuivrons notre route et vieillirons ensemble, doucement, sans que rien ni personne ne puisse détruire cela.
  Et ces mots, à qui je devais tant déjà, eux qui m'avaient rendu la liberté, apporté la grande connaissance des êtres et du monde, venaient de m'offrir, comme un ultime remerciement, le grand amour.

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