Christophe Mely - Ecriture Service
Conception, rédaction, relecture, correction,
réécriture de tous vos documents.
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La Révolte
Roman
Seule est nécessaire la confiance dans les mots. Nous devons les regarder comme ces insectes qui voltigent autour de nous.
Abbas Beydoun
I
La pluie tombait avec une rare violence ce jour-là, je m'en souviens très
bien. Elle martelait le bitume, verticale, acérée, presque figée et sans aucune pitié, comme si elle avait voulu le pénétrer, le parasiter, l'engloutir. Une mise à mort. Puis le vent s'est mis à
souffler, brusquement, venu de nulle part, hurlant sa colère infinie à travers les rues de la ville. Il dynamita instantanément le mur compact que formaient les gouttes d'eau, et le fit voler en
éclats. Surprises, affolées, elles étaient impuissantes face aux assauts terribles de cette folle bourrasque qui les secouait avec rage dans tous les sens, les claquait contre les façades et les
fenêtres, les plaquait furieusement au sol, et parfois même les faisait remonter vers le ciel.
Le combat, inégal, assourdissant, ne dura que quelques secondes. Lassé de cet adversaire sans envergure, le vent reprit sa route, dédaigneusement, aussi soudainement qu'il était venu,
laissant là cette pluie qui se ressaisit aussitôt, plus dense et plus noire que jamais, pour achever son travail.
J'avais terminé ma journée depuis longtemps déjà, mais je n'étais pas
rentré tout de suite au dortoir. J'étais descendu de la navette qui reliait l'Usine au métro, et j'avais laissé partir les autres ouvriers, restant seul dans le parc. Je m'étais éloigné de
l'entrée de la station pour ne pas croiser les travailleurs de nuit qui viendraient bientôt nous relever. J'avais besoin de marcher un peu, sans réellement savoir pourquoi.
Je contemplais de loin cette immense tour d'acier qui était le centre nerveux de l'Usine. Elle paraissait si imposante vue d'ici que j'avais la sensation, en l'observant, d'être cloué sur
place, de marcher sans jamais avancer.
Mais je ne pouvais détourner mon regard d'elle. J'étais, de toutes les façons, attiré par elle, captif du puissant magnétisme qui se dégageait de son incroyable structure de métal.
J'étais, comme nous tous dans cette ville, sous l'emprise d'un envoûtement maléfique qui ne se romprait que le jour de notre mort.
Je finis par me détacher d'elle, douloureusement, et je m'aperçus que j'avais laissé la station loin derrière moi. Je devais maintenant rentrer. La pluie, que je n'avais pas sentie jusque
là, me ralentissait et me brûlait les yeux. J'étais trempé, j'avais froid. Le parc était presque désert. Seul un homme, un travailleur lui aussi, se dépêchait de rejoindre le métro avant le
couvre-feu. Silencieux, tête baissée, furtif comme une ombre. Comme moi.
Quand nous arrivâmes aux abords de la station, étrangement, nous nous arrêtâmes et jetâmes un bref coup d'oeil l'un vers l'autre. Nous restâmes à nous observer mutuellement quelques
secondes à peine, mais j'eus l'impression inattendue d'échanger quelque chose avec cet homme qui m'était tout à fait étranger et qu'il me semblait pourtant reconnaître. Un lien mystérieux se
tissa entre nous, une connexion électrique qui nous permit, l'espace d'un court instant, de nous comprendre. Elle réveilla alors en moi comme une question imaginaire, une réponse lointaine
et oubliée, une étincelle de volonté à croire en l'autre, un appel à l'aide désespérément inconscient et qui survivait depuis bien longtemps dans l'infini réseau à jamais démantelé de ma
mémoire.
Cet ouvrier était plus âgé que moi, et il semblait déjà épuisé, abattu, presque fini. Il avait soutenu mon regard avec toute la force qu'il avait encore en lui. Mais celle-ci avait très
vite perdu tout son éclat, et était aussitôt retombée dans l'obscur néant dont elle s'était échappée le temps d'un éclair. Il baissa alors la tête et me précéda sur le quai.
Le métro faisait face à l'Usine, à l'autre extrémité du parc. Il y passait une rame toutes les dix minutes environ. Aucune pancarte ne mentionnait le nom de la station où l'on se trouvait,
aucun plan n'indiquait la direction à prendre. Il fallait connaître son chemin.
Le métro me permettait au moins d'être à l'abri de la pluie, même si un courant d'air glacé parcourait sans cesse les interminables couloirs souterrains qui rongeaient les sous-sols de la
ville. Je m'assis sur un des bancs en pierre gelée qui longeaient la voie ferrée, me recroquevillant sur moi-même pour me réchauffer un peu. Je fermai les yeux pour me reposer. Reposer mon
cerveau. Il me faisait mal. Tous les soirs. Il était prêt à lâcher prise à tout moment, à abandonner mon corps et me laisser seul ici, dans cette ville de silence.
Depuis mon plus jeune âge je travaillais à l'Usine, comme manutentionnaire. C'était la seule usine de la ville, et tout le monde y travaillait. Les hommes passaient dix heures chaque
jour à fabriquer ou transporter des caissons métalliques, et à les stocker dans des entrepôts. Les femmes faisaient la cuisine pour les ouvriers, entretenaient les locaux et s'occupaient des
enfants. Tout le monde vivait de l'Usine.
Moi-même j'y avais grandi, élevé et éduqué par ses professeurs, jusqu'à l'âge de dix ans, puis j'avais commencé à travailler pour elle. De petites tâches tout d'abord, puis la manutention
des caissons une fois que ma taille et mes forces me l'avaient permis.
Des années. Des années que j'errais comme un fantôme au milieu d'autres fantômes, tous identiques, résignés, silencieux. Je vivais dans une bulle hermétique, et je n'avais pas la force de
m'en échapper. Comme les autres.
J'ouvris les yeux. L'autre homme était là. Il marchait le long du mur en attendant la rame, essayant comme moi d'oublier le froid. Peut-être souffrait-il lui aussi. Ou bien attendait-il
seulement sa chambre au dortoir, son lit, le sommeil, un peu de chaleur. Peut-être bien qu'il ne pensait à rien. C'était plus probable.
La motrice arriva enfin. Une grosse machine sale, rongée par la rouille, aux vitres à moitié brisées et qui ne se déplaçait jamais sans son escorte d'étincelles jaunâtres et les hurlements
métalliques de ses roues usées par le temps. Un engin d'une autre époque, d'une autre vie. Elle tirait plusieurs wagons aussi pauvres qu'elle, poussivement, sans jamais se reposer ni
souffler depuis une éternité. Ici le métro est automatique, il n'y a pas de chauffeur.
Je grimpai dans le premier wagon. Il était vide. L'homme me suivit et s'installa au fond d'un compartiment, sur une banquette dure et glacée. Il ne tarda pas à s'endormir, malgré le froid,
malgré le bruit, malgré tout. Après cette nuit, je ne le revis jamais plus.
Je restai seul éveillé. J'avais encore trente minutes de trajet avant de pouvoir manger un peu. J'avais faim. Mais il me fallait oublier cela. Cela et tout le reste. L'Usine était la seule
image que nous avions dans la tête. Elle était la seule chose que nous connaissions. Nous vivions, dormions et mourions pour l'Usine.
Ce jour-là, je n'avais peut-être pas eu envie de retourner là-bas avec tous les autres. J'avais marché quelque temps dans le parc, seul, alors qu'ils étaient rentrés aux dortoirs
depuis longtemps déjà. Et j'étais resté planté là, à regarder l'Usine, séparé d'elle et pourtant si proche, comme si c'était la dernière fois que je la voyais. J'avais peut-être eu besoin de
me nettoyer un peu, d'inspirer quelques bouffées d'air frais, de laisser couler la pluie sur mes cheveux, sur mon visage, sur mes vêtements. Pour oublier.
L'autre homme aussi, certainement. Ou peut-être pas. Et à présent j'avais froid.
La ville était déserte.
II
Quatre heures trente du matin. Je me réveillai en sursaut, trempé de
sueur. Plusieurs secondes s'évanouirent avant de réaliser que j'étais dans mon lit. Les draps étaient tombés à terre, comme d'habitude. Je tremblais, j'avais froid. Je me levai rapidement,
attrapai mes vêtements pour me réchauffer un peu. La salle d'eau, commune à tous les ouvriers de ce dortoir, était déjà pleine de monde.
Comme tous les matins, je ne me souvenais de rien, ni de la nuit passée, ni de ce que j'avais bien pu faire la veille au soir. De toute façon, je n'avais pas eu le choix. Juste le temps de
manger quelque chose avant de m'écrouler de fatigue dans mon lit. Du moins je le supposais. Le travail à l'Usine ne me permettait certainement pas d'autres fonctions que celles-ci. Manger, dormir
un peu et retourner là-bas, c'était tout.
Quelques minutes plus tard, je me retrouvai dans le métro, direction le parc, puis l'Usine. Je n'étais plus le seul dans le wagon cette fois. La rame était pleine d'ouvriers en route pour
une nouvelle journée de dure besogne. Malgré tous ces gens entassés les uns sur les autres, on n'entendait que les soubresauts réguliers de la machine sur les rails. Personne ne faisait le
moindre bruit. Nous avions tous la tête baissée, nous avions tous le regard vide.
Arrivés au terminus, nous traversâmes le parc, tous ensemble, silencieusement. Des travailleurs étaient déjà arrivés ou allaient venir après nous. La navette nous amenait dortoir après
dortoir. Elle était plus rapide et ponctuelle le matin que le soir. Il fallait que tout le monde soit à l'heure.
Le jour commençait à poindre, tristement. Une brume glaciale enveloppait le parc. Elle pénétrait nos vêtements et nous brûlait la peau, nous transperçait la chair sans aucune pitié, et des
larmes gelées s'accrochaient à nos paupières, nous aveuglaient et nous empêchaient d'avancer rapidement.
Une alarme se fit entendre au loin. Le travail allait bientôt reprendre. Les derniers ouvriers débouchaient du souterrain du métro comme nous arrivions aux portes de l'usine. Au deuxième
coup de sirène, les chaînes se mettraient en branle et chacun devrait rejoindre son poste au plus vite.
A six heures tapantes, le monstre se réveilla. J'étais à ma place. La chaleur devint tout de suite insupportable, tout comme le vacarme effroyable qui martelait sans cesse nos têtes. Malgré le masque qu'on nous donnait tous les matins en arrivant, la respiration était difficile. Pour moi, c'était pire : les fumerolles et les
vapeurs de l'acier rouge qui coulait à quelques dizaines de mètres en dessous de nous montaient droit vers moi, presque sans danser dans l'air étouffant de la gigantesque structure
métallique.
Le corps principal de l'Usine était une immense tour. La matière première arrivait par bateaux ou par trains au pied de la charpente où elle était immédiatement fondue et coulée. L'acier
liquide rampait alors lentement vers les laminoirs, serpent visqueux et infini, dans lesquels il était transformé en tôles très fines. Ces tôles étaient ensuite assemblées puis soudées par des
robots complexes pour former des caissons tout à fait hermétiques et d'assez petite taille, mais très lourds.
Toutes les phases de fabrication, de la transformation de la matière jusqu'au refroidissement de caissons se faisaient par étage, et les ouvriers travaillaient les uns au-dessus des
autres, plus ou moins exposés aux fumées et à la chaleur du métal en fusion. L'acier liquide arrivait au pied de la tour, du côté nord, et subissait une
modification à chaque pallier jusqu'à l'ultime étape, où il était changé en caissons parfaitement opérationnels. De là, ces caissons redescendaient sur une chaîne, du côté sud, très lentement, ce
qui leur laissait le temps de refroidir complètement. Ensuite ils cheminaient vers des hangars de stockage où ils attendaient de partir sur des péniches, vers une destination inconnue de
tous.
Mon travail consistait à orienter les caissons tout juste terminés sur d'autres chaînes qui les emportaient vers les lieux de refroidissement à eau. Nous étions constamment cernés par ces
boites métalliques qui glissaient tout
autour de nous, jour et nuit, sans relâche, comme pour nous rappeler à chaque instant que nous n'étions que de simples ouvriers. Elles-mêmes étaient le fruit du perpétuel accouplement de la tour
et de l'acier en fusion, les millions de soldats nés des amours destructrices d'une reine éternelle qui régentait cette fourmilière humaine dans l'unique but d'assurer sa propre survie.
Il en sortait de partout à la fois, à chaque minute de chaque heure. Nous avions toujours l'impression de recommencer indéfiniment la même journée de travail, tant il y en
avait.
La direction de l'Usine m'avait mis à ce
poste précis à cause de mon âge. A vingt-cinq ans j'étais alors en pleine possession de mes moyens et plus à même de supporter ces maudites émanations qui envahissaient continuellement mes
poumons et les consumaient de l'intérieur. Malgré la résistance physique, chaque jour passé dans cette tour m'écrasait un peu plus. La chaleur intenable qui se dégageait des laminoirs se
disputait sans cesse aux vents froids de l'altitude. J'étais, avec d'autres, toujours confronté à ces brusques changements de températures, à ces insensés caprices des éléments, et parfois il
était vraiment très difficile de poursuivre notre tâche sans risquer un accident grave, ou même pire.
Mais je n'avais pas le choix. J'étais né ici, et comme tous dans cette ville, mon devoir était de garantir la pérennité de ce mécanisme diabolique que nos parents avaient enduré avant nous
et que beaucoup d'autres subiraient longtemps encore après nous : vivre et mourir de l'Usine.
A douze heures précises, tous les ouvriers s'arrêtaient de travailler pour déjeuner. Quelquefois, je profitais de ce bref repos pour regarder l'immense cour où jouaient des enfants,
nos enfants, pendant leur courte récréation, et ils ne se doutaient pas que c'étaient là leurs premiers et derniers instants de liberté. Bientôt, quand leur corps sera moins innocent, ils
viendront à leur tour nourrir le ventre de la bête, indéfiniment, jusqu'à leur mort.
Ensuite, nous retournions dans l'enfer métallique du monstre impitoyable que nous devions alimenter, sans arrêt, pour ne pas disparaître nous-mêmes. Jusqu'au soir nous recommencions alors
les mêmes gestes, supportions les mêmes souffrances, attendions la même délivrance.
La nuit, d'autres hommes nous remplaçaient, des hommes que nous n'avions jamais vus, mais qui étaient nous, et comme nous ils étaient des particules nourricières de la machine. Comme nous,
ils étaient des lendemains sans perspective.
III
Une maison qui surplombe la falaise. En contrebas, des rochers immenses,
difformes, toujours martyrisés par la fureur des vagues qui viennent se fracasser, immanquablement, sans cesse dévorés par l'écume immaculée de l'océan. Des mouettes hargneuses planent dans le
ciel à peine nuageux, les ailes cassées. Elles font des cercles calculés avant de plonger dans l'eau glacée, et remontent à la surface, un poisson dans le bec. Puis elles se laissent porter
au gré des remous, quelques instants, attentives à ce qui se passe autour d'elles, le regard craintif, avant de reprendre leur envol, et tout recommencer.
Un chien fou court dans l'herbe joueuse, essaie de saisir entre ses crocs les brins bousculés par le vent, se roule dans la verdure, s'imprègne des odeurs salées de la terre, puis se
couche enfin, la langue pendante, ses longs poils dans les yeux, heureux.
La maison est petite mais chaleureuse. Isolée. Une odeur de café se répand dans la cuisine. Une tarte refroidit lentement sur la table, un disque distille doucement ses notes dans l'air.
Tout est tranquille, serein.
Elle est debout, à quelques pas de chez elle, et contemple toujours avec le même amour l'infini bleuté de cet océan qui l'a vue naître, grandir, espérer, aimer, pleurer, vivre. Ses cheveux
sont soigneusement attachés. Seule une mèche flotte au gré du vent, plus calme ici. Son chandail, trop grand pour elle, l'enveloppe presque entièrement. Mais peu importe, elle est bien.
Chaque jour elle reste là, des heures durant, à écouter la nature, à sentir sur son visage la brise légère de la côte, à regarder les oiseaux, à caresser l'herbe grasse, à ne faire
qu'une avec la terre.
Elle sait que sa vie est ici, dans cette maison solitaire, loin des autres. Elle sait qu'il y a des autres. Quelque part. Elle sait aussi qu'un jour, un homme viendra pour elle. Alors elle
l'accueillera en sa demeure, lui servira une tasse de café, de ce café à l'arôme si merveilleux, et lui offrira peut-être de cette tarte qui repose sur la table.
Ensemble, ils écouteront alors la musique. Ensemble, ils marcheront dans l'herbe grasse, et joueront avec le chien fou. Ensemble, ils regarderont les oiseaux, ensemble ils sentiront
la petite brise sur leur nuque, et respireront les parfums mélangés de l'océan. Ensemble, ils pourront espérer, aimer, pleurer, vivre...
Aujourd'hui elle reste seule sur le seuil de sa maison. Le café est froid
maintenant, et le soir commence à tomber, inévitable. Les vagues s'assombrissent elles aussi, et disparaissent peu à peu dans les ténèbres de la nuit qui s'avance.
Mais demain elle sera là. Elle reprendra sa place dans ce paysage qui est le sien, qui est elle. Demain, comme hier, comme aujourd'hui, elle attendra.
IV
Ce soir-là, j'avais regagné mon dortoir encore plus tard que l'autre nuit,
mais je n'étais plus le seul. Beaucoup d'ouvriers avaient quitté l'Usine en même temps que moi. Apparemment, la direction avait décidé d'accélérer les cadences, de nous faire travailler toujours
plus. Les hommes de jour rivalisaient presque avec ceux de la nuit. Pour la toute première fois, nous nous rencontrions enfin. Mais cela ne changea strictement rien à nos existences. Nous étions
plus nombreux encore à souffrir ensemble, c'est tout.
De jeunes enfants étaient arrivés un matin sur les chaînes les moins pénibles. Ils remplaçaient les hommes qui avaient été affectés à d'autres postes, plus épuisants et plus dangereux. Il
fallait produire plus, le monstre avait de plus en plus faim. Pourquoi?
Je n'en savais rien, et je ne voulais pas savoir. Je n'avais pas la force de comprendre. Je sentais seulement que l'appétit insatiable de la bête finirait par nous dévorer tous, jusqu'au
dernier.
Je traversais le parc, lentement. Le vent faisait tourner les dernières
feuilles de l'automne dans l'air chargé de pluie. Elles virevoltaient autour de moi, formaient un manteau jaune et rouge qui m'enveloppait et se désagrégeait juste après. Certaines restaient
collées à mes vêtements et à mon visage.
Bientôt je me retrouvai à nouveau seul dans le parc. J'avais faim, mais je n'étais pas pressé. Je marchais le regard à terre. Je sentais, instinctivement, presque comme un animal, que
quelque chose allait arriver.
Une impression étrange m'envahit aussitôt, une impression que je ne connaissais pas. Mes pieds devinrent de plus en plus lourds, comme si une force magnétique voulait me retenir ici, une
force plus déterminée que moi. Des frissons commencèrent à me parcourir le corps, mais je savais que ce n'était pas le froid. Une peur silencieuse, attentive et reptilienne prenait lentement
possession de tout mon être. Elle s'enroulait autour de mes jambes, remontait mes entrailles, légère, prostituée, comme une danseuse hypnotique. Perverse et séductrice, elle prenait tout son
temps pour atteindre mon coeur, qui se mit à battre cruellement. Je fermai les yeux, je fermai les poings. Incapable du moindre mouvement, incapable même de la moindre volonté, dans ce tourbillon
de feuilles qui me harcelaient, se moquaient de moi, j'attendais.
Puis le vent retomba, brusquement, et la ronde macabre des feuilles cessa instantanément. J'étais encore en vie. La peur aussi avait disparu, comme par enchantement. Mes poumons
réclamèrent soudain de l'oxygène. Ils en avaient besoin. J'inspirai rapidement de grandes bouffées d'air, successives, salvatrices, puis je rouvris les yeux.
Elle était là.
Assise sur un banc, à quelques pas de moi, elle regardait droit devant elle, sans ciller. Ni le vent ni le froid ne semblaient avoir d'emprise sur sa personne. Les mains posées sur les
genoux, elle fixait de ses grands yeux noirs l'étendue sombre du parc. Elle paraissait triste. Malgré la nuit qui tombait, je pouvais encore discerner son visage. Je ne l'avais jamais vue
auparavant. Elle était jolie.
Je ne savais pas comment elle était arrivée ici, ni pourquoi elle était assise là, devant moi. Cette soudaine apparition me laissa un sentiment curieux, comme un agréable malaise. Je
n'osai plus bouger, seulement la contempler. Ma respiration devint plus régulière, et mes poings se détendirent à nouveau. Je redevenais un peu plus moi-même à mesure que les secondes
passaient.
La jeune femme se leva, s'approcha lentement de moi et me prit la main. Ses doigts pénétrèrent les miens, délicatement mais avec une forte pression, et la douceur de sa peau contre la
mienne finit par m'arracher à ma stupeur. Je n'avais encore jamais éprouvé une telle sensation, et j'en fus très surpris. J'étais très inquiet aussi.
En fait, je n'avais encore jamais touché la peau d'une femme. C'était ma première fois, et je ne savais comment réagir. Je restais très troublé devant cette mystérieuse créature venue de
nulle part, sans vraiment comprendre pourquoi. Mais je n'avais peut-être pas très envie de comprendre. Mon coeur, mon ventre me lançaient des signaux inconnus, inédits, et pourtant il me semblait
les savoir depuis toujours.
Nous étions tous deux immobiles dans la froidure de l'automne, dans ce parc vide de sens, deux êtres statufiés par le vent glacé de la nuit et qui n'avions rien d'autre que d'être là, rien
d'autre que ce lien fragile qui nous unissait, deux mains aux doigts entrelacés, deux mains comme une force invisible qui nous poussait vers quelque chose que nous ignorions, et qui nous attirait
en même temps.
Son regard se posa dans le mien. Ses grands yeux tristes et noirs s'illuminèrent l'espace d'un instant, et je compris tout à coup ce que je devais faire, ce qu'elle attendait de moi.
J'étais terrifié.
V
L'usine était le coeur de la ville. Une gigantesque tour d'acier, sinistre,
démesurée, en était la pièce maîtresse, poutrelles énormes enchevêtrées les unes dans les autres, pour laquelle le métal en fusion coulait jour et nuit comme du sang rouge et noir, épais,
suffisant, prospère. C'était une ogresse monstrueuse, une déesse malveillante qui réclamait sans cesse son tribut aux hommes, se nourrissait continuellement de la chair de la terre, engloutissait
quotidiennement des tonnes de fonte, sacrifiait chaque jour des existences mécaniques.
Un fleuve serpentait au nord, un fleuve noir et poisseux, tranquille et silencieux comme un interminable convoi mortuaire. Un ruban continu de péniches déchargeait du minerai brut ou des
montagnes de ferraille rouillée sur les quais et repartait chargé de caissons, lentement, sans bruit, vers le sud.
Des bâtiments presque en ruine formaient un U carré devant la tour et encadraient une cour immense et triste où jouaient les enfants pendant leurs périodes de récréation, ou bien servait
de lieu de rassemblement aux ouvriers, quand la direction avait à leur parler. Celui de gauche faisait office de dortoir et de lieu d'instruction pour les enfants, celui de droite était réservé
aux femmes. Quant à l'édifice frontal, il abritait les services administratifs de l'Usine.
Un grand porche ogival creusé au coeur de la bâtisse, embrasure noire et béante comme la porte des Enfers aspirait chaque matin la moelle essentielle de ces hommes, et les recrachait le
soir, usés et vidés, poursuivait son oeuvre avec les travailleurs de nuit et se délectait de cette torture infinie. Et plus la bête mangeait, plus elle avait faim.
Le parc s'étendait à perte de vue devant l'Usine. Des navettes le traversaient régulièrement, de part en part, et permettaient l'accès au métro. Quelques arbres plantés çà et là sur des
espaces presque verts et pelés en grande partie protégeaient comme ils le pouvaient des bancs d'un autre âge. En bordure du parc, longue de plusieurs dizaines de kilomètres courait la voie ferrée
souterraine sur laquelle la vieille motrice faisait ses allers et retours, machinalement, et s'arrêtait devant chaque dortoir réservé aux ouvriers. Ces dortoirs encerclaient la ville, comme un
rempart délabré et infranchissable. Ils étaient très nombreux, et des milliers d'hommes y survivaient.
Au-delà de cette enceinte, à l'est et à l'ouest, de vastes champs et pâturages nourrissaient les travailleurs de l'Usine, où d'autres hommes s'échinaient chaque jour à apaiser la faim de
ceux qui tentaient vainement de satisfaire la boulimie du monstre de métal. Après, personne n'avait jamais su ce qu'il y avait.
L'Usine était de dimension inhumaine, et la ville, avec ses terres cultivées, était grande comme un département d'autrefois. Et les hommes avaient oublié depuis longtemps quand tout cela
avait commencé.

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