Freddy Younger est un véritable veinard. Ouais mon pote.
Le week-end était presque terminé, mais il
s’annonçait déjà comme le meilleur week-end que Freddy avait connu depuis bien longtemps. Peut-être même le meilleur week-end de toute sa vie. De toute sa chienne de
vie.
Ouais mon pote.
Freddy Younger était pourtant l’archétype même du gars qui n’avait jamais eu de chance. Naissance sur le fil, enfance poussive et banale, études tristes et bâclées, copains débiles et sans avenir, petites amies inexistantes ou frigides, ambitions zéro et sans aucun talent, et pour finir un job pour étudiant minable qu’il occupait encore vaille que vaille à l’âge de presque trente ans.
Le pauvre bougre dans toute sa splendeur.
Freddy Younger.
Le type le plus veinard de la Terre je te dis.
Freddy traînait sa carcasse vide et trop maigre du lundi au dimanche en n’attendant plus rien de la vie depuis longtemps. Sa vie, il l’avait déjà vécue, si on pouvait appeler ça vivre, et s’il ne lui restait plus qu’une chose à vivre de sa vie, c’était sa mort. Voilà où en était Freddy Younger.
Jusqu’à ce dimanche. Ce fameux dimanche.
Un jour comme les autres. Rien qui aurait pu présager d’un évènement extraordinaire dans l’existence de Freddy. Mais les faits sont là. Il faut bien te rendre à l’évidence.
Freddy travaillait à l’extérieur de la ville, dans ce qu’on appelait autrefois un fast-food, ce genre d’endroit où l’on vient se goinfrer comme un porc de trucs pleins de sucre et de graisse et parfois les deux en même temps en trois minutes chrono douche non comprise, sans prendre le temps de bien mâcher pour bien digérer mais bien celui d’emmagasiner un tas de mauvais cholestérol pour les pires jours à venir, si l’on en croyait les encarts publicitaires que l’enseigne qui employait Freddy ne manquait pas de diffuser pendant les nombreuses coupures publicitaires qui émaillaient les non moins nombreuses émissions télévisées destinées aux petits enfants.
Aujourd’hui, on appelle ça un lieu convivial et familial de restauration rapide.
Freddy Younger était un instrument parmi tant d’autres de cette terrible machination qui consistait à rendre nos chères têtes blondes accros à toutes les saloperies qui nous viennent d’Europe et d’ailleurs, mais un instrument désaccordé, bourré de fausses notes et de couacs, un pauvre instrument dont la mélodie ne charmait plus personne depuis très longtemps.
Freddy le savait, mais il s’en foutait comme de son premier hamburger. Ils pouvaient bien tous crever d’obésité mal placée, tous ces sales mioches pourris gâtés qui lui empoisonnaient l’existence à longueur de journée. Il avait bien autre chose à penser qu’au bon équilibre physique et mental de tous ces gamins qui venaient lui brailler leur bêtise dans les oreilles et la cervelle du matin au soir, et parfois même la nuit, quand il était de poste le week-end et que le drive était ouvert 24/24, sauf le dimanche soir.
Freddy Younger n’entendait plus rien de ce qui se disait autour de lui. Même ses collègues, des étudiantes communes à toutes les facs du monde qui ne lui portaient jamais le moindre intérêt, ne l’intéressaient pas. Il se contentait de griller ses steaks, huit heures par jour, se tâchant les vêtements, le cœur et l’esprit de graisse à bas prix sans plus rien attendre d’autre de son entourage, de ses émotions et de son futur.
Sauf qu’en ce jour du Seigneur, disons vers le milieu de l’après-midi, Freddy Younger était seul dans le restaurant. Les mangeurs avaient fini de manger, les étudiantes communes à toutes les facs du monde avaient fini leur service et étaient retournées à leur vie monastique d’étudiantes communes à toutes les facs du monde, sauf une, et Freddy était en train de récurer ses plaques chauffantes pour le service du lendemain, tandis que le gérant du restaurant, qui était lui aussi plus jeune que Freddy et qui était censé être présent sur les lieux, avait confié la boutique à Freddy pendant que lui-même était parti se faire polir le chinois par une de ses jeunes employées, celle qui n’était pas retournée à ses chères études après ses heures de travail, tu l’auras deviné.
Donc, Freddy était seul. Il grattait ses plaques avec une spatule consciencieuse et retirait des petits morceaux de viande carbonisés qui étaient collés sur la fonte du grill, sans penser à grand-chose de précis. Sans penser à rien, en fait. Freddy avait fini son service, et comme il ne savait pas quoi faire d’autre de son temps libre, il restait au travail et s’occupait comme il le pouvait, pour la plus grande joie du gérant, qui profitait de l’existence sans objectif de son salarié fétiche pour atteindre les siens, d’objectifs, qui se situaient pour la plupart en dessous de la ceinture, et dont sa femme ne savait jamais rien, bien évidemment.
Ayant fini de récurer son grill, Freddy s’était attaqué aux déchets qui traînaient sous les tables et les chaises de la salle et prévoyait de finir sa cure en vidant les poubelles, quand elle poussa la porte de l’établissement. Elle entra, stoppa sa marche, jeta un regard circulaire derrière ses lunettes noires dans la salle vide et alla s’asseoir d’une démarche souple et altière à une table double, alors qu’elle était seule, et attendit.
Elle n’ôta pas ses lunettes noires.
Freddy Younger avait suivi la scène sans broncher, son éponge humide à la main. Ses yeux étaient exorbités, et sa bouche resta entrouverte sur deux rangées de dents disparates bien plus jaunes que blanches. Il était tétanisé par l’apparition qui venait de faire son entrée dans la salle du restaurant.
C’était bien elle, il n’y avait pas de doute ! Mais c’était impossible ! Combien y avait-il de chance pour que cela arrivât ? Une sur un million ? Un milliard peut-être !
Freddy se ressaisit, se frotta les yeux avec son éponge humide, qui donna à son visage une odeur de produit ménager qui ne se révéla pas tout à fait superflue, et regarda à nouveau la créature extraordinaire qui était assise à quelques pas de lui, sans bouger, et qui attendait on ne sait trop quoi ni trop qui.
Et pourtant ! Freddy avait beau tourner et retourner la chose dans sa tête, il ne pouvait pas y avoir le moindre doute. Malgré ses énormes lunettes noires style seventies posées sur son nez et qui lui donnait un air de grosse mouche triste, ce ne pouvait être qu’elle.
Anna Charleston ! C’était Anna Charleston !
Anna Charleston, la célèbre chanteuse et actrice, la femme la plus désirable et la plus désirée de tout le show business depuis Madonna, celle dont tous les hommes sensés de ce côté-ci de cette foutue planète possédaient une photo cachée quelque part sur eux ou sous le matelas de leur chambre à coucher, et qui rêvaient d’approcher la star de tous leurs fantasmes à moins d’un kilomètre, et qui n’osaient même pas s’imaginer en train de l’aborder, de lui parler, de la toucher, ou encore moins de coucher avec elle.
Et elle était là ! Assise à une table à moins de trois mètres de Freddy Younger ! Et seule en plus ! Sans un seul garde du corps, même pas à l’extérieur du restaurant en train de l’attendre, fébrilement, avec oreillette miniature, talkie-walkie en main et flingue en joue! Sans un paparazzo alentours pour la mitrailler de son téléobjectif vicieux et sans scrupule ! Sans un seul fan pendu à sa robe, un stylo à la main, prêt à se faire tatouer en direct la moindre tâche d’encre sous la peau, pourvu que cette tâche d’encre fût signée Anna Charleston !
Seule comme jamais femme n’avait été seule, de l’avis de Freddy Younger, le type le plus verni de toute cette chienne de ville, qui par le plus merveilleux des hasards se retrouvait en tête à tête pour de vrai avec la plus terrible de toutes les femmes qu’il eût connues depuis qu’il était en âge de s’intéresser aux vices et vertus du beau sexe.
Anna Charleston, car c’était bien elle, tourna son beau visage triste mangé par ses gigantesques verres fumés hors de prix vers Freddy, qui n’avait toujours pas esquissé le moindre geste, grand échalas dégingandé et décidément trop maigre qui se tenait là, statufié par la vertigineuse apparition qui se tenait sous ses yeux, son éponge humide qu’il serrait de toute ses forces dans sa main droite et qui laissait couler un filet d’eau savonneuse sur le carrelage de la salle à manger, et aussi un peu sur ses baskets Converse All Stars en toile bleue fatiguée, et qui ne savait quoi faire ni quoi dire.
Un silence un peu gênant s’installa, que la frêle jeune femme aux cheveux blonds remontés en chignon brisa en demandant au garçon abruti qui se mouillait les chaussures devant elle depuis deux ou trois minutes combien de temps il allait falloir attendre avant de pouvoir boire un café dans ce drôle d’endroit.
-Combien de temps vais-je devoir attendre avant de pouvoir boire un café dans ce drôle d’endroit ? demanda-t-elle avec ce ton empli de mépris qu’on ne trouve que dans la bouche de ceux qui savent qu’ils sont supérieurs à la majorité et qu’ils ont tous les droits en vertu de leur position sociale avantageuse et très enviée de par le monde.
Freddy n’osa répondre à Anna Charleston que le restaurant était fermé, mais que si elle voulait boire un café, elle devait se lever de sa chaise, se déplacer jusqu’au comptoir, passer commande, payer, puis retourner s’asseoir afin de déguster le doux breuvage noir, fort et sucré qu’une machine indifférente à la qualité de ses clients aurait concocté tout spécialement pour elle. Non. Anna Charleston était bien au-dessus de ces petites tracasseries, bonnes pour le commun des mortels qui n’avait qu’à faire la moitié du boulot lui-même s’il voulait boire et manger, mais pas pour une méga star comme ANNA CHARLESTON !
Freddy Younger sortit enfin de sa rêverie et se précipita derrière le comptoir où il se débarrassa de sa stupide éponge avec une incroyable grimace de honte qui le défigura tellement qu’il pût en paraître presque beau sur le coup, et prépara pour Anna Charleston un grand café noir, qu’il servit dans un gobelet en carton, puis qu’il couvrit d’un couvercle en plastique pour que la belle ne tâchât point son auguste personne et qu’il apporta lui-même, tout tremblant de crainte et de plaisir, accompagné d’un muffin aux pépites de chocolat, sur un plateau, jusqu’à la table où la belle Anna semblait s’ennuyer avec ostentation.
-Merci, dit Anna Charleston. Vous n’avez qu’à poser ça là, sur la table à côté.
-De rien, répondit Freddy, qui ne savait quoi répondre… C’est gratuit…
-Ha oui ? dit la jeune femme qui jeta un regard las à Freddy derrière ses lunettes noires.
-Enfin, je veux dire, c’est offert par la maison, balbutia Freddy Younger en rougissant comme une plaque eczémateuse. Pour les femmes… enfin, les vedettes…les gens comme vous…enfin, vous savez…
Freddy s’embrouillait avec une telle ardeur dans ses explications que la jeune femme ne put s’empêcher d’afficher un joli sourire à ses lèvres finement ciselées et à ses dents d’une blancheur et d’un alignement impeccablement facturés par le dentiste le plus en vue d’Hollywood, John J. Lancaster, rien à voir avec l’acteur. Elle ôta enfin ses grosses lunettes noires d’un geste étudié et imposa sur Freddy Younger ses yeux d’un vert de colline d’Irlande qui lui chavira le cœur.
Freddy ne vit point l’auréole violacée qui cernait l’œil droit de l’actrice, hypnotisé qu’il fut par l’éclat émeraude des deux pupilles qui venaient de le foudroyer sur place.
Freddy était sur le point de s’évanouir. Il pria Dieu, Auquel il se mit à croire tout à coup, qu’il ne se mette pas à vomir devant Anna Charleston, ce qui aurait été pire que tout que ce que Freddy Younger avait pu vivre de frustrant et d’humiliant dans toute sa vie jusqu’à ce jour.
-Vous êtes gentil, finit par dire Anna Charleston. Je vous remercie.
Puis la jeune femme tenta de remettre ses lunettes noires, mais trop tard. Un flot de larmes sortit de ses yeux avant qu’elle pût les cacher derrière l’écran fumé de ses montures démesurées. La star sublime s’effondra, tremblant à son tour de tout son corps devant le pauvre Freddy, qui s’attendait à tout sauf à ça. Il afficha une mine déconfite devant ce spectacle inattendu.
Puis Freddy paniqua carrément. Qu’était-il en train de se passer, au juste ? Il y a pas cinq minutes, il était tranquillement en train d’astiquer ses plaques de cuisine, en n’attendant rien d’autre de la vie que l’heure de prendre son service du soir. Mais ça c’était dans son autre vie, dans sa vie d’avant, celle où il n’était rien ni personne depuis bientôt trente ans. Dans sa vie d’avant Anna Charleston.
Mais là, qu’est-ce qui était en train de se passer, nom de Dieu ? Freddy avait le cerveau défoncé un max, il n’était plus capable de fabriquer le moindre semblant de début d’idée dans sa tête déjà mal menée par une existence morne et terne et sans saveur et sans rien d’excitant ni de stimulant, alors que pouvait-il faire face à une star mondiale de la chanson et du cinéma qui pleurait comme une madeleine, assise seule à une table de son restaurant, du moins le restaurant dans lequel il était exploité depuis tant d’années ?
Et puis il était tout seul pour faire face à cette situation ! Tout seul, nom d’une pipe ! Freddy commença à suer par tous les pores de sa peau. Et si quelqu’un arrivait maintenant ? Le restaurant n’était pas fermé. Si quelqu’un entrait maintenant, que verrait-il ? Il verrait Anna Charleston, la plus grande star de ce début de siècle en larmes devant un type à l’allure un peu gauche et franchement louche qui se tenait debout devant elle, sans bouger, l’air complètement crétin. Que penserait-il alors ? Freddy ne voulut pas répondre à cette question, car il en connaissait déjà le contenu. Si quelqu’un entrait maintenant, Freddy courait droit aux ennuis. C’était clair. Aux très gros ennuis.
Anna Charleston pouvait dire n’importe quoi, que le type qui nettoyait les tables l’avait reconnue et l’avait agressée pour avoir droit à un autographe ou à des faveurs personnelles, ou de lui voler son sac et son argent, ou bien pire encore, qu’il avait voulu l’enlever pour une rançon, ou un autre truc dans ce goût-là. C’était le genre de problème qui pouvait très bien arriver à un type comme Freddy Younger, et Freddy le sentit très justement. Le mieux qu’il avait à faire tout de suite, c’était de fermer à clé les portes du restaurant. Il aviserait ensuite.
Sauf que les restaurant était bel et bien fermé, je te l’ai dit plus haut, mais tu peux comprendre l’état de confusion dans lequel se trouvait Freddy. Il se mélangeait les pinceaux, perdait un peu la boule et confondait aussi les jours. Normal, non ? Tu ferais quoi, toi, si Nicole Kidman débarquait chez toi, comme ça, et te demandait de lui servir un café ? Alors, tu vois bien. Toi aussi. Et bien, pour Freddy Younger, c’est du pareil au même. Il est comme tout le monde. Du moins, il l’était, jusqu’à ce fameux jour. Mais laisse-moi reprendre mon histoire, si tu le permets…
Anna Charleston ne vit pas l’employé du restaurant s’en aller derrière le comptoir, prendre un trousseau de clés et fermer les deux portes de l’établissement, puis baisser à demi les stores des grandes baies vitrées qui ceinturaient la salle à manger, trop occupée qu’elle était à verser des larmes et des larmes d’un chagrin qui semblait ne pas avoir de fin. La pièce devint plus sombre tout à coup.
Dehors, le soleil se cachait derrière de gros nuages peu engageants, qui annonçaient un orage imminent. Les automobilistes se dépêchaient de rentrer chez eux. La ville vivait dans une sorte de torpeur que rien ni personne ne semblait vouloir secouer.
Maintenant Anna Charleston était seule, vraiment seule, enfermée avec cet inconnu qui ne lui avait pas inspiré confiance de prime abord. Mais elle n’avait pas eu la force d’aller plus loin, elle avait eu besoin de faire une pause, de se poser quelque part, n’importe où, et ce n’importe où, ce fut ce restaurant de banlieue où elle n’avait jamais mis les pieds, même quand elle était toute gamine, quand elle s’appelait encore Annie Lou Philips et qu’elle n’était encore ni connue ni adulée aux quatre coins du monde comme elle l’était aujourd’hui.
Freddy revint vers Anna. Comme il ne trouva rien à faire, il ne fit rien, et comme il ne trouva rien à dire, il ne dit rien. Anna Charleston continuait de pleurer, ses mains cachant ses lunettes noires, comme si elles faisaient partie intégrante de son corps. Elle était un peu ridicule, à vouloir cacher ainsi à tout prix ses yeux pourtant si beaux, si clairs, si verts et si purs, des yeux qui lui avaient valu plusieurs contrats à six chiffres à faire pâlir de jalousie le tout Hollywood, ce qu’il était par ailleurs.
Freddy regardait cette incroyable femme et remarqua, après la première émotion passée, sa coiffure négligée, ses vêtements qui n’étaient pas accordés, un chemisier haute couture d’une classe folle enfilé par-dessus un jean délavé, effilé et sale par endroits (même un cave comme Freddy Younger avait noté la faute de goût vestimentaire, c’est dire si elle était flagrante), ses baskets Nike délacées, et son petit sac à dos de ville en forme de nounours en peluche, le vrai truc de gamine qui aurait valu, même à Anna Charleston, la une de toutes les feuilles de chou du monde et qui lui aurait mis une honte internationale pour les dix années à venir.
Freddy réagit enfin. Il s’approcha de la jeune femme, qui était, malgré tout, terriblement belle et désirable, il se mit à genoux à côté d’elle et lui prit la main. Et là, à cet instant, au contact de la peau si douce et si inaccessible de la femme de ses rêves, il se passa quelque chose au fond, tout au fond du cerveau de Freddy Younger. Soudain, après toutes ces années à vivre sans but, à errer à travers ses jours comme une putain dans un monde sans trottoir, Freddy venait de trouver un sens à sa vie. Sa vie, il la tenait dans ses mains, il la caressait, il la sentait et se sentait prêt à tout et n’importe quoi pour la sentir une éternité entière.
Freddy venait de trouver sa voie : son destin était de vouer son existence damnée au bonheur de la jeune femme qui maintenant pleurait sur son épaule. La voir ainsi malheureuse le tourmenta tant qu’il sut, par je ne sais quelle alchimie de l’inconscient, que son devoir sur cette Terre était de protéger Anna Charleston contre toute forme de chagrin, aussi bénin fut-il. Il devait mener ce trésor de la nature par les chemins les plus beaux et les plus tendres afin qu’il s’épanouisse en toute splendeur de tout son éclat.
Lui, le Quasimodo des bas quartier, son rôle en ce monde était maintenant d’être le serviteur dévoué corps et âme de cette magnifique Esméralda qui hantait ses nuits depuis la première programmation sur le câble de Le zoo en folie 2, le samedi 12 novembre 2000, film culte s’il en est, diffusé en stéréo et en troisième partie de soirée à cause du nombre invraisemblable de poitrines dénudées qu’on peut y voir pour un film qui a pour toile de fond la vie trépidante et loufoque d’un parc zoologique de Californie, film qu’Anna Charleston avait tenté à plusieurs reprises de faire disparaître de la circulation, parfois à grands renforts de procès interminables, parfois par le biais de dons très, très, très généreux, sans aucun résultat. Cette tâche dans le curriculum vitae d’Anna Charleston se révélait malheureusement indélébile, et ne s’effaçait ni des programmes télé, ni de la mémoire collective de l’Amérique profonde. Même si ce film avait fait par la suite la gloire et la fortune de la jeune débutante qu’elle était alors, Anna Charleston l’avait toujours renié, surtout en public, ce qui avait provoqué parfois la colère de ses fans les plus ardus. Mais Anna s’en fichait, ce qu’elle voulait avant tout, c’était voir toutes les copies de ce maudit film brûler en Enfer. Putain d’Internet.
Freddy Younger possédait quatre copies de ce film, comme des millions d’hommes à travers le monde, qui se délectaient ainsi de la superbe plastique nue de l’actrice, qui s’était targuée depuis son accession à la plus haute marche de la célébrité qu’elle n’avait dû son succès qu’à son seul talent, et qu’elle n’avait jamais eu ni à coucher, ni à poser nue et encore moins à jouer devant une caméra dans le plus simple appareil. Jusqu’à le redécouverte de Le zoo en folie 2.
Freddy Younger possédait maintenant plus qu’une mauvaise copie d’un mauvais film. Il possédait Anna Charleston. Elle était là et n’était qu’à lui, rien qu’à lui, et plus rien ne pourrait les séparer. Jamais.
Smeagol venait de trouver son anneau, Gollum allait bientôt posséder son Précieux.
Freddy se mit à caresser la main d’Anna Charleston avec beaucoup de douceur. Anna se laissa faire. Les caresses de ce jeune homme inconnu, assez laid et peut-être bien stupide, lui firent du bien. Malgré tout. Ses larmes se tarirent peu à peu, et un petit hoquet vint prendre la place de ses lamentations, durant quelques instants, puis le silence se fit à nouveau dans la salle vide du restaurant.
Les nuages devenaient plus noirs à mesure que les minutes défilaient. Et elles défilaient à la vitesse de la lumière pour Freddy Younger.
Et puis, sans crier gare, Anna Charleston commença à raconter sa vie à Freddy. Son enfance dans le Dakota du sud, la ferme familiale, les parents tendres et aimants mais qui n’avaient jamais compris son attirance pour le monde du spectacle, les longues nuits, seule dans sa chambre, à rêver de strass et de paillettes, puis le départ vers L.A après sa victoire à un concours de chant local, et les premières désillusions. La concurrence impitoyable des milliers de jeune filles qui comme elles voulaient y arriver à tout prix, le stupre, la luxure forcée et la décadence des producteurs qui pensent plus avec leur queue qu’avec leur sensibilité artistique, les copines qui avaient fini sur le trottoir, des seringues plantées dans toutes les parties du corps, les boulots merdiques, les humiliations, les coups de blues, les espoirs aussi et les moments de grâce, comme cette audition réussie pour une pièce de théâtre d’Eric Emmanuel Schmidt, traduite an anglais et jouée à guichet fermé pendant neuf mois à Los Angeles avant une tournée nationale triomphale avec la compagnie de théâtre de Gary Sinise, puis le retour à la case départ, la galère à nouveau, le téléphone muet, les auditions pleines de promesses et de sexe, le départ pour New York, les tournages de série Z à peine payés, et enfin la rencontre avec David Geffen, propriétaire de Geffen Records et associé de Steven Spielberg aux studios Dreamworks, l’enregistrement de son premier album qui avait cartonné dans le monde entier, le contrat avec Spielberg pour cinq films et enfin, l’oscar de la meilleure actrice pour son rôle de femme déchirée dans I love you, Virginia.
Et surtout, la vie de star. Les villas, les voitures, les voyages, les palaces, les fringues, les dollars par millions, les fêtes par milliers, les amis par centaines, les amants par dizaines, autant de maris que de divorces, et jamais d’enfants, et finalement la solitude, la tour d’ivoire, puis l’alcool et la drogue, la solitude encore et toujours, la dépression médicamenteuse et pour finir Sean, alias P.Y.D, le roi du rap de la côte Est des Etats-Unis, brutal, violent, égocentrique et narcissique (Freddy ne comprit pas ce mot mais il s’en moquait, il écoutait Anna Charleston lui raconter sa vie comme si Dieu en personne lui avait apporté l’illumination sur un plateau).
Anna venait de quitter son nouvel amant, après une ultime dispute qui avait vraiment failli mal tourner. Elle avait fui en laissant tout derrière elle, n’emportant que ce qu’elle avait sur elle. Sean l’avait battue comme jamais. Elle avait des bleus partout sur les bras, les côtes et les jambes, plus un cocard très douloureux qu’elle cachait avec ses énormes lunettes Dolce & Gabbana.
Quand Anna Charleston eut fini de parler, elle vit que le jeune homme qui lui tenant la main pleurait à son tour. Son regard embué de larmes reflétait toute la détresse qu’un homme pouvait endurer seul. On aurait dit qu’il avait vécu lui-même tout ce qu’Anna venait de lui raconter et qu’il se remémorait son passé, comme après une séance d’hypnose régressive. C’était on ne peut plus pathétique, mais Anna le trouva plutôt touchant. Alors pour calmer l’émotivité de son chevalier galant, elle posa un doux baiser sur le front de Freddy Younger, et lui adressa un sourire franc et sincère, et non un de ceux dont elle usait et abusait lorsqu’elle était en public, son fameux sourire de star, de circonstance, forcé et sans amour.
Dehors, la nuit commençait à tomber.
Dans la salle vide, Freddy à genoux devant la belle se redressa un peu et porta ses lèvres sur les lèvres d’Anna Charleston. Anna, de son côté, je te jure que c’est vrai, ne repoussa point le jeune homme trop maigre au visage ordinaire et aux cheveux un peu gras qui l’embrassait. Freddy Younger était comme dans un rêve. Il n’avait pas embrassé une femme depuis des lustres, et là, il tenait un ange nommé Anna Charleston dans ses bras ! ANNA CHARLESTON ! Il se sentait comme Luke Skywalker quand Yoda extirpa son vaisseau des marécages par la seule puissance de sa volonté, guidé par la Force. Il n’arrivait pas à y croire.
Freddy Younger était un Jedi, un putain de Jedi invincible prêt à affronter l’Empire à lui tout seul.
C’est à ce moment de l’histoire, si je me souviens bien, que Freddy Younger tomba fou amoureux d’Anna Charleston. Pour de vrai.
Les deux amants s’embrassèrent ainsi longtemps, puis glissèrent doucement sur le carrelage du restaurant. Freddy, tout en couvrant le corps de sa belle de tendres et langoureux baisers, déshabilla la jeune femme qui se laissa faire, et il vit les bleus sur ses bras, son torse et sur ses jambes aussi quand il ôta son jean en tirant dessus par le bas du pantalon.
A la vue de toutes ces traces de coups, Freddy eut une bouffée de colère qui se mua aussitôt en folie meurtrière. Il se jura aussitôt d’assassiner cet enfoiré de Sean P.Y.D à la con dès qu’il aurait fini son affaire avec Anna Charleston ! Tout du moins, il irait mettre le feu à quelques-uns de ses disques qu’il irait voler dès le lendemain chez Disc-over, la boutique de CD d’occasion que Jeffrey Davis tenait sur Sunset Boulevard, un tocard de première qui fréquentait autrefois sa mère, et qu’il n’avait jamais pu supporter. Cet imbécile se vantait de tout connaître de la musique alors qu’il n’avait jamais eu un seul album d’Alice in Chains en rayon dans sa boutique, parce qu’ils sont de Seattle… Un branque de première je te dis !
Freddy chassa ces pensées inopportunes de sa cervelle et tenta de se concentrer à nouveau sur ce qu’il était en train de vivre. Il faisait l’amour à Anna Charleston, tandis que la moitié de la planète se masturbait sur une de ses photos ou devant un de ses DVD. Et lui, Freddy Younger, il admirait la femme en chair et en os qui se laissa aller à lui faire une petite offrande buccale, là, sur le carrelage de son restaurant, dans un endroit public, au vu et au su de tous même s’il n’y avait personne, et Dieu bénisse l’Amérique !
