Mercredi 30 avril 2008

Une goutte de larme
glisse sur tes cils
jusqu'au creux sillon de ma langue...
Tout au bout du chemin,
il y a la fin du monde.

par Christophe publié dans : Le Coin Des Poètes
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Dimanche 20 avril 2008

   Quand Jacques Conrad sortit de l’hôpital, il alluma d’abord une cigarette. Il ferma les yeux, puis aspira une large bouffée qu’il laissa pénétrer jusqu’au fond de ses poumons, avant de souffler ce qui en restait vers le ciel. Il sourit pour lui-même, comme un imbécile. Il aurait même chanté la Traviata en japonais, s’il avait jamais su chanter. Il l’attendait depuis des jours, cette foutue volute, et elle faisait du bien par où elle passait. Il tira sur sa cigarette à plusieurs reprises, comme une femme enceinte en pleine délivrance. Son mégot se changea en une carotte incandescente, d’un rouge vif comme jamais.
 
Jacques écrasa son mégot sous sa semelle, reprit son sac et se dirigea vers un taxi. Fuir cette tôle au plus vite. Trois semaines enfermé dans une chambre surchauffée, sans air, sans alcool et sans clope, rien que des programmes télé débiles qui font la fortune d’animateurs déglingués et d’annonceurs publicitaires sans imagination. Et des femmes en blouse blanche ou rose, indifférentes à vos avances mais toujours souriantes, dévouées, épouses fidèles et mères attentives avant tout, loin des petites salopes des films porno qui vous chevauchent comme des folles de rodéo au moindre clin d’œil. Mais la vie, ce n’est pas du cinéma. Et Jacques Conrad en savait quelque chose.

 

-Tiens, Jacques Conrad, le bienheureux. De retour parmi les vivants ?
-Ouais. Salut Willy.
  Gros Willy toisa Conrad du regard, et grimaça un bon coup. Il était salement amoché, le gamin.
-Ben mon vieux, on peut dire que t’es arrangé ! Et que t’en as une sacrée paire pour te ramener ici après tout le merdier que t’as foutu dans le coin.
-T’occupe. Sers-moi un double avec une bière.
-A l’Irlandaise, hein ? T’as pas perdu les bonnes habitudes…
-Donne-moi des cigarettes aussi. Des brunes, fortes. Trois semaines que j’ai rien fumé. Putain d’hosto. On peut ni boire ni fumer, et ils te refilent leurs saloperies de microbes qui traînent partout dans les coins, sans te demander ton avis. Lola est pas là ?
-Pas encore mon gars. Elle sera chez Tony ce soir, comme d’habitude. Et puis entre nous, j’y toucherais pas trop à la p'tite, si j’étais toi.
-T’occupe, j’te dis.
-Comme tu veux, mon gars. Comme tu veux.
 
Gros Willy retourna à ses occupations, désabusé dans le fond, et Jacques alluma une autre cigarette. Il n’était pas encore rentré chez lui, mais il n’était pas pressé. Son deux pièces sans lumière ne lui manquait pas plus que cela. Ce qu’il voulait avant tout, c’était revoir Lola et régler une bonne fois pour toute ses problèmes avec Antoine.
 
Antoine et sa clique de gorilles prêts à tout et n’importe quoi pour une rasade de whisky ou un peu de fric vite gagné, plus vite claqué encore. Il se fait appeler Tony, ce petit merdeux. Ca fait plus Italo-Américain. Il se prend pour un parrain, ce con. Avec sa grosse bagnole, ses montres en or et ses poules de luxe au rabais, il se la joue Henri Hill à la petite semaine. Mais pour faire le play-boy, encore faut-il avoir la gueule de l'emploi. Et c’est loin d'être ton cas, Antoine Lavandier.
 
N’empêche, pour le moment, il te tient, et comme il faut, mon cher Conrad. Cent cinquante mille billets que tu lui dois, à ce salaud. C’est pas rien. Surtout quand tu les as pas.
 
Conrad vida ses deux verres l’un derrière l’autre, puis se dirigea vers les toilettes. Il fallait qu’il se purge de toute cette eau minérale chaude et amère qu’il avait bue à l’hôpital pendant ces vingt jours de purgatoire. Faire de la place pour des boissons plus humaines. Il se lava les mains et se regarda dans le miroir, au-dessus du lavabo. Ils ne l’avaient pas raté, c’est sûr. Sa joue droite était tuméfiée, et son œil gauche était encore bien violet, et pas encore ouvert. Il avait perdu deux dents. Sans compter les coups sur le reste du corps. Gros Willy avait raison. Il fallait mieux se faire oublier quelques temps encore, histoire de se refaire une beauté. Partir quelques jours loin d’ici, réfléchir un peu. Trouver une solution. Jacques le savait, et il comprenait. Mais il voulait revoir Lola.

 

  Conrad sortit de chez lui à vingt deux heures précises. Il avait pris une bonne douche, et dormi une heure ou deux. Sûr qu’il tomberait sur Tony s’il retournait au Club. Il y était tous les soirs, la boite lui appartenait.
 
Le Club était ouvert toute la nuit, huit jours sur sept, et Lola y travaillait comme entraîneuse. Elle était assez douée, d’ailleurs. Les clients aimaient être avec elle, et elle les faisaient boire en conséquence. Ils crachaient tout ce qu’ils pouvaient, mais jamais ce qu’ils voulaient. On ne s’appropriait pas Lola comme ça. Elle n’embrassait pas, ne se laissait pas peloter, ne suçait jamais et couchait encore moins. Malgré ces restrictions qui en auraient fait fuir plus d’un, Lola avait un réel succès avec les hommes. Ils aimaient être en sa compagnie pour boire un verre, passer un bon moment et se croire pour quelques heures les heureux veinards à qui tout réussit, les affaires et les jolies filles. Les habitués savaient à quoi s’en tenir, quant aux autres ils finissaient leur soirée dans les poubelles du trottoir d’en face, le nez éclaté et le portefeuille ratissé.
 
Il devait la voir, quelques minutes, avant de partir. Il passera par derrière, tant pis. Il demandera a Marcelo de le laisser entrer. Marcelo était assez sympa pour faire ça sans avertir Tony. De toute façon, il n’avait pas le fric, et à part le tuer pour de bon, Tony ne pouvait pas faire grand-chose d’autre.
 
Conrad frappa à la porte de service. Marcelo était à son poste, comme toutes les nuits, assis sur sa petite chaise, à moitié endormi. Son boulot l’emmerdait, mais il était un fidèle parmi les fidèles de Tony.
 
Il l’avait connu alors qu’il tétait encore les seins de sa mère, quand son père et lui braquaient les banques, les commerçants, les grandes surfaces et tout ce qui contenait de l’argent liquide dans le pays. Le jour où le père de Tony décida d’arrêter sa carrière de truand, aidé en cela par une balle de la police nationale logée en pleine tête, Marcelo promit de s’occuper du petit et de sa mère. Ce qu’il fit de son mieux.
 
Madame Lavandier épousa Marcelo six semaines après la mort de son défunt mari, et celui-ci prit en main l’éducation du petit Antoine. Tant et si bien que des années plus tard, Antoine Lavandier devint Tony le caïd de ces dames, chef d’un des plus rentables réseaux de prostitution et de drogue de la ville. C’était une très petite ville.
 
Et si Marcelo avait toujours considéré Antoine comme son propre fils, il ne lui avait jamais caché la vérité sur son véritable père. Antoine ne savait pas grand-chose sur son géniteur, mais il connaissait bien Marcelo. Du moins le pensait-il. Il le voyait comme un honnête gangster de province, capable d’un bon coup à l’occasion, mais avec trop de cœur pour être un vrai dur. Et quand Tony posa ses trop grosses fesses dans le confortable fauteuil du tout-puissant chef local, il garda Marcelo comme simple portier au Club, et encore, la porte de service, le vestiaire des filles comme l’appelaient certains.
 
Mais ce manque total de reconnaissance ne froissa nullement Marcelo. Il accepta sa mutation sans broncher, sans faire valoir je ne sais quel droit pour service rendu au milieu. Et même si Antoine Lavandier devait beaucoup à Marcelo, et malgré son attitude ingrate envers son mentor, celui-ci continuait à aimer Tony. De toute façon, il se faisait vieux, et la perspective de risquer sa peau dans la rue pour quelques billets supplémentaires ne l’excitait plus beaucoup. Il se contentait de son job de portier, comme ça, pensait-il, il gardait toujours un œil sur le petit Antoine, et continuait d’honorer, d’une certaine façon, la promesse qu’il avait faite à son père, il y a bien des années.

-Qu’est-ce-que tu fous ici toi ! Si Tony te met la main dessus, c’est pas à l’hôpital que tu finiras cette fois, mais directement dans la chambre froide !
-Ouais je sais, mais il faut que je voie Lola. Marcelo, laisse-moi entrer.
- Je ne peux pas ! Je devrais même pas te causer, je devrais être en train de te ramener par la peau des fesses à la table de Tony ! Alors tire-toi et fais pas de vague !
 
Jacques ne bougea pas d’un pouce et fixa Marcelo droit dans les yeux.
-Ok. Ecoute. Je pars pas tant que je n’ai pas vu Lola. Je ne bouge pas d’ici, quoi qu’il arrive, et maintenant, tu fais ce que tu veux, Marcelo. Je parle à Lola, juste cinq minutes, et tu ne me vois plus, tu ne m’entends plus, tu ne sais même pas que j’existe.
 
Marcelo hésita. Il devait avertir son patron de la présence de Conrad au Club, il le savait. D’un autre côté, il n’avait pas envie d’assister à ça, en tous cas pas ce soir. Et puis, il aimait bien la petite, et il ne voulait pas la mettre une fois de plus dans une situation merdique.
-D’accord, tu restes là, je l’appelle. Deux minutes, pas plus. Je risque gros, moi, avec ces conneries!
 
Marcelo s’éloigna vers le bar, les mains dans les poches. Il pensa qu’il en avait quand même, ce type, pour provoquer comme ça le patron sur ses terres. Mais pour une fille comme Lola, il en aurait certainement fait autant.
 
Cette pensée le ramena au bon souvenir de madame Lavandier. Elle aussi était très belle, à son époque, mais d’une beauté plus discrète, plus sauvage. Il fallait du temps et de la persévérance pour apprivoiser les charmes d’une telle créature. Mais quand l’animal était pris au piège de la passion amoureuse, rien ni personne ne pouvait se mettre en travers de son chemin. Marcelo fut aimé dans toute la démesure et la folie dont sont capables les femmes quand elle aiment. Il lui fallut pour cela attendre seulement deux ans après leur mariage.
 
Puis, avec le temps, la passion entre les deux amants s'était attendrie, puis endormie, pour finalement disparaître tout à fait. Alors madame Lavandier s'était mise à détester Marcelo, et à vénérer du même coup le Martini. Elle lui reprochait notamment d’être l’unique responsable de la mort de son premier époux, dont elle se sentait, à en croire ses interminables séances de lamentations éthérées, toujours amoureuse.
 
Madame Lavandier s’enfuit de chez elle un beau matin avec un jeune ouvrier du bâtiment, qui se trouvait être en fin de compte un trafficant de canabis, qui termina le plus beau flirt de sa vie en prison. On vit alors la femme de Marcelo au bras de multiples conquêtes, pendant l’année qui suivit, jusqu’au jour où elle demanda le divorce. Que Marcelo accepta à contre-cœur.
 
Mais il ne regrettait rien de tout cela. Il avait vécu là les plus belles et les plus intenses années de toute son existence. Maintenant il ne lui restait de ce mariage que quelques photos, des souvenirs plein la tête et un petit tabouret sur lequel son beau-fils l’autorisait à s’endormir tous les soirs, dans l’ambiance enfumée d’un bar de nuit. Non, vraiment, il ne regrettait rien, sinon que son ex-femme ne fût aujourd’hui plus de ce monde...

  Conrad alluma une cigarette. Il jeta un œil autour de lui, la ruelle était déserte. Il était très nerveux. Si un gars de Tony le voyait ici, il était dans de sales draps. Mais surtout il n’avait pas vu Lola depuis que Tony lui avait rappelé qu’un engagement pris envers lui devait être tenu dans les plus brefs délais. Lola n’était pas venue le voir pendant son séjour à l’hôpital, et ça, ça l’inquiétait plus que les gorilles de Tony.
 
Si elle l’aimait autant qu’elle le disait, elle aurait pu venir lui rendre visite, ne serait-ce qu’une fois, pour lui faire comprendre qu’elle était toujours auprès de lui. Mais non, rien. C’est vrai que les médecins avaient préféré cacher la véritable identité de Jacques, vu l’état dans lequel il était arrivé aux urgences, il y a trois semaines. Mais connaissant Lola, il savait qu’elle l’aurait retrouvé, et sans que Tony ne se doute de quoi que ce soit. Quelque chose n’était pas clair, c’était évident.
 
Sûrement que Tony avait fait pression sur Lola. Conrad n’avait toujours pas rempli sa part du contrat, et Tony n’était pas du style à laisser passer ce genre de détails.
 
Marcelo revint accompagné de Lola. Jacques eut un sourire en la voyant. Elle portait sa tenue de travail habituelle, une jupe noire très courte, des chaussures ouvertes à semelles compensées et un haut moulant assez transparent pour laisser deviner la pointe rosée de ses seins, des seins ronds et fermes qui donnaient à son petit corps une impression d’onctuosité délicieuse.
 
Jacques aimait les seins de Lola. Il ne se lassait pas de les caresser, de les embrasser, de les sucer tendrement, de leur parler même quand ils se reposaient, étendus sur leur lit de forune, après avoir fait l’amour. Et Lola aimait ces attentions presque enfantines. Elles la rassuraient quant aux sentiments de Jacques à son égard. Elle fermait les yeux, posait une main sur la joue de son amant et souriait pour elle-même, tandis qu’il promenait ses lèvres douces sur sa poitrine.
 
Mais pour l’heure, elle ne souriait pas. Elle sortit dans la rue et entraîna Jacques un peu plus loin. Marcelo referma la porte, les laissant seuls sur le trottoir quelques instants. Jacques sentit un frémissement d’angoisse lui traverser le corps. Il voyait venir la mauvaise nouvelle. Lola regardait à terre, n’osait entamer la conversation. Conrad se pencha vers elle pour l’embrasser, elle tourna la tête.
-Lola, ma petite Lola ! Qu’est-ce-qu’il y a ? Pourquoi tu ne veux pas m’embrasser ? C’est ma tête qui te fait peur ? T’en fais pas va, encore quelques jours et j’aurais retrouvé ma gueule d’ange, celle que tu aimes tant !
 
Jacques essaya de sourire, d’être convaincu, mais il savait que c’était en vain.
-Réponds-moi, Lola mon amour. Qu’est-ce qui ne va pas ?
 
Lola leva les yeux vers Jacques, ils étaient secs et froids.
-Je ne veux plus te voir, Jacques. Tu m’entends ? Nous deux c’est fini !
 
En disant cela, Lola ressentit encore une fois les lèvres de Jacques embrasser son corps nu, elle eut un frisson imperceptible. Conrad ne répondit rien. Il regarda autour de lui, cherchant désespérément quelque chose à quoi raccrocher son regard, une bouée, un espoir, une contenance.
 
Il pensait avoir mal compris, mais il n’eut pas le courage de demander à Lola de répéter ce qu’elle venait de lui dire, d’enfoncer plus encore le couteau qu’elle venait de lui planter en plein cœur. Finalement ses yeux se posèrent sur cette jeune femme qu’il aimait plus que n’importe qui, cette jeune femme pour qui il avait failli mourir quelques jours plus tôt, pour qui il était devenu quelqu’un d’autre bien malgré lui. Aucun mot ne sortait de sa bouche.
-Tu m’avais promis, Jacques, tu m’avais promis ! A Tony et à moi ! Et tu n’as pas tenu ta promesse. Tout ce que tu racontais à propos de nous, notre amour, notre avenir, notre liberté, les enfants qu’on aurait eus tous les deux, plus tard, quand on serait installés dans notre maison, et tout le reste. J’y croyais, Jacques, je t’ai cru comme une folle ! J’avais tellement besoin d’y croire. Et puis regarde! Regarde-toi! Regarde-nous! Tu n’es plus rien, Jacques, et je n’ai plus rien à faire avec toi... Je suis désolée.
 
Lola baissa les yeux et se dirigea vers la porte du Club. Elle s’éloigna de Jacques en silence, ses chaussures claquant légèrement sur le bitume, mais ce bruit anodin sonnait comme un glas assourdissant aux oreilles du jeune homme.
 
Elle frappa. Marcelo ouvrit. Conrad n’avait toujours rien dit. Puis il fit demi-tour et s’en alla, les bras ballants, sans se retourner, totalement assommé. La raclée qu’il avait prise n’était rien à côté du coup de massue que venait de lui infliger Lola. Et cette raclée, il l’avait prise pour rien ! Ce fut la première pensée qui lui vint à l’esprit. Il fut aussitôt consterné de l’avoir eue, du moins de l’avoir eue en premier.

 

  Conrad ouvrit la porte semi crasseuse de son appartement, jeta sa veste dans un coin, prit une bouteille encore assez pleine pour lui permettre d’avaler au mieux la pilule et s’affala dans son clic-clac multicolore, auréolé des nombreuses soirées passées sur sa mousse fatiguée à boire, à fumer et à faire l’amour à Lola.
 
Lola. Elle venait de lui en foutre plein la gueule, et ça lui faisait mal, beaucoup plus mal qu’un coup de poing américain signé Tony.
 
Conrad ne comprenait pas pourquoi elle en était arrivée là aussi vite, sinon que Tony l’avait menacée. D’accord, il aurait dû s’acquitter de sa dette, et depuis longtemps déjà, mais Lola savait que Jacques était sincère quand il parlait de l’aider. Il ne mentait pas, elle pouvait le lire dans ses yeux, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.
 
Non, ce n’était pas possible, Tony était sûrement derrière tout ça. Tout à l’heure, quand Lola et lui étaient sur ce trottoir, il ne voyait plus rien, n’entendait plus rien, que les terribles mots sortis de la bouche de son amour, comme un juge sans cœur aurait prononcé une sentence irrévocable à l’encontre d’un innocent. Car Jacques se sentait innocent, surtout aux yeux de Lola. Innocent des griefs qu'elle pouvait avoir contre lui, innocent par les sentiments qu’il éprouvait pour elle, mais coupable en même temps de n’avoir pu les lui prouver comme il aurait dû.
 
Mais maintenant qu’il était seul, assis chez lui dans la presque obscurité, des détails lui revenaient en mémoire, des détails qui ne pouvaient pas tromper. La démarche lente de Lola, ses regards fuyants, son air écrasé, son attitude toute entière. Quelque chose clochait, Jacques en aurait mis sa main à couper.
 
Maintenant il la revoyait plus nettement, cette scène. Lola n’était pas elle-même quand elle lui avait dit qu’elle ne voulait plus le voir, que c’était fini entre eux deux. Plus il y repensait et plus Jacques avait la certitude que Lola avait été forcée de le quitter, qu’elle jouait un rôle, parce que Marcelo était là, derrière sa porte et qu’il la surveillait, comme quand elle était avec un client trop empressé, trop éméché et qu’elle lui faisait comprendre qu’il ne fallait pas aller plus loin, sous peine d’y laisser la santé.
 
C’était clair, Tony ne voulait plus qu’ils se voient. Il tenait Lola et il tenait Conrad dans sa main, et il pouvait faire de ces deux-là ce que bon lui semblait. Il était derrière tout ça, c’était évident.
 
Conrad eut une bouffée de colère qui monta en lui comme la lave sous pression d’un volcan en fusion. Il aurait tué ce salopard de Tony de ses propres mains s’il l’avait eu devant lui en cette minute. Mais son envie de meurtre retomba comme un soufflet manqué. Il savait au fond de lui qu’il n’était pas en position de jouer les héros, et encore moins de faire le con. Si Tony en était arrivé là, c’est qu’il pouvait le faire, c’est qu’il en avait le droit ; Jacques savait que tout cela était de sa faute, qu’il avait promis et qu’il n’avait rien fait. Il n’avait au fond que ce qu’il méritait. Et il avait beaucoup de chance, car à la vérité, il aurait dû perdre bien plus que quelques dents et une relation amoureuse dans cette histoire.
 
Une grimace douloureuse lui déchira le visage, son corps se raidit et des larmes de haine cherchèrent à s’évader, mais il se retint. Il inspira bruyamment par le nez et remit sa figure en place. Il ne voulait pas pleurer, pas ce soir.
 
Conrad prit la bouteille et but à même le goulot, sans se rendre vraiment compte qu’il buvait. Quand il la coinça de nouveau entre ses genoux, elle était à moitié vide. Jacques sentit la chaleur de l’alcool remonter ses entrailles pour atteindre lentement son cerveau, et le noyer dans ses vapeurs soporifiques. Mais l’image de Lola était toujours aussi présente dans son esprit. Le whisky ne parvenait pas à l’effacer, du moins pas encore. De toute manière, il n’avait pas du tout l’intention d’oublier Lola, ni de l’oublier ni de la laisser partir.
  
Il prit la bouteille entre ses lèvres et la vida d’un trait.
  Jacques Conrad était défiguré, abandonné, à moitié détruit et complètement saoul, mais il n’était pas encore mort.

par Christophe publié dans : La révélation de Conrad
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Dimanche 20 avril 2008

  Quand Jacques Conrad sortit du coma, il alluma d'abord une cigarette. Le radio réveil s'était mis en branle depuis un bon bout de temps déjà, et jouait Fashion, de David Bowie. Non pas que cette information fût d'une capitalité capitale, mais c'était un fait et comme tout fait digne de ce nom, il méritait bien d'être mentionné, d'autant que ce n'était pas le plus mauvais titre du beau Bowie. Même si Conrad s'était endormi un soir lors d'un de ses concerts, il ne put réprimer un léger sourire en entendant cette chanson et à l'évocation de cette anecdote personnelle et pourtant un peu honteuse.
  La première bouffée de sa cigarette lui mastiqua le palais. Sa langue se colla entre ses dents et des effluves de bouches d'égouts lui passèrent entre les narines. Une envie pas possible de vomir vint à lui, et quand il se pencha pour se délivrer de son trop plein de whisky de il y a quelques heures à peine, il s'aperçut qu'il n'en était pas à son coup d'essai. La moquette du séjour ressemblait déjà à une mappemonde nauséabonde, la carte d'un monde imaginaire qui serait envahi de soûlots sortis tout droit de la Présipauté de Groland. La radio jouait La poupée qui fait non.
  Merde, pensa Conrad. J'en suis pas à mon coup d'essai. Putain c'est dégueu. Je crois que je vais gerber.
  Et avant que l'envie le reprenne, Conrad se leva en quatrième vitesse et courut se réfugier auprès de la seule meilleure amie qu'on peut avoir dans ce genre de circonstances : la cuvette des waters. Et rebelote. Conrad et le whisky, en général, ça le fait. Mais Conrad, le whisky et le coeur brisé par Lola, de toute évidence, ce n'était pas la solution chimique la plus appropriée à son tempérament du jour.
  Lola. Son image obsédante était revenue à lui en un éclair, de lucidité peut-être pas, mais en un éclair déchirant qui lui brouilla la vue, et à travers les larmes dues autant à la formidable contraction de son estomac qu'à son amour perdu il vit le visage de sa bien aimée qui flottait devant ses yeux, là, au fond de la cuvette de ses godes tous maculés des restes de sa cuite phénoménale. Jacques Conrad était vraiment au plus bas de sa carrière. Il mit près de deux heures avant de récupérer un tant soit peu ses esprits afin de se remémorer les évènements de la veille. Tout était embrouillé, cela va de soit, et seule s'affirmait la conclusion de la soirée de la veille : Lola l'avait quitté, lui, Jacques Conrad, hier l'homme le plus heureux de la terre et ce matin la larve la plus pitoyable du quartier.
  La radio entamait un vieux Jacques Brel. Histoires de Jacques, histoires d'amours, histoires de chagrins. Tout se tient, pensa Conrad en se relevant péniblement hors de ses toilettes. Ses genoux lui faisaient mal, et son équilibre n'était pas encore ce qu'il était du temps de sa splendeur.
  Conrad nettoya son appartement comme il put, enleva ses vêtements et se jeta sous la douche pour se récurer le corps et l'esprit. Froide, bien froide la douche. Chaque pore de sa peau, chaque neurone de son cerveau, chaque cheveu de son crâne-tambour lui fut reconnaissant de cette initiative salutaire.
  Et merde! Tony! Malheureusement pour Conrad, quand on commence à récupérer ses esprits, en général, ce ne sont ni les bons moments ni les bonnes nouvelles qui reviennent d'abord, mais bel et bien les pires, de celles qui font qu'on préfère, et de loin, retomber dans les vapeurs alcoolisées d'antan. Tony. Il va pas tarder à me mettre le grappin dessus, celui-là! Et là, je suis pas en état de l'affronter, ce trou du cul de mes fesses! Sûr qu'il va pas tarder à pointer sa gueule par ici pour me réclamer le fric que je lui dois, ça va pas traîner, et pour moi non plus ça va pas traîner, ça fait pas un pli.
  Tony et Lola. Tout se tient, se dit à nouveau Jacques Conrad. Tout se tient. Lola travaille pour Tony. Je suis amoureux de Lola. Lola est amoureuse de moi. Je fais affaire avec Tony. Je perds, je lui dois du pognon, beaucoup de pognon. Lola me quitte. C'est aussi simple que ça. Simple, clair, efficace.
  Si je veux récupérer Lola, faut que je paye Tony. Si je veux payer Tony, faut que je me bouge le cul. Si je veux me bouger le cul, faut que je me casse d'ici.
  A la radio, Tryo refaisait l'avenir pour un monde meilleur. Espoir quand tu nous tient. Avec l'espoir tout est possible. Et je sais de quoi je parle...
  Conrad sortit de sa douche, réveillé aussi bien qu'on puisse l'être étant donné son état, se prépara avec ce qui lui restait de potable parmi ses affaires propres et se fit couler, après la douche, un bon café fort, noir et sans sucre. Vital pour survivre à cette journée qui se pourrait bien être la dernière de son existence, s'il n'y faisait pas gaffe.
  Nonobstant l'odeur, Conrad s'assit dans sa cuisine, devant la petite table en formica que sa mère lui avait donnée lorsqu'il s'était installé dans son petit deux pièces, alors qu'il était encore un jeune étudiant plein de promesses et d'avenir, un jeune homme bien sous tous rapports que rien ni personne ne devait dévier de la trajectoire qui lui était promise depuis sa plus tendre enfance, un futur consommateur averti bien dans ses baskets qui aurait dû faire tout ce que le monsieur lui avait dit de faire, grandes études, bonne situation, femme, enfants, pavillon de banlieue et labrador de rigueur, le tout saupoudré d'un break familial dernier modèle, toutes options et dont la consommation défie, bien évidemment, toute concurrence.
  Seulement voilà, deux facteurs inattendus étaient venus foutre le bordel dans cette belle entreprise bien huilée. Le premier, la conscience de plus en plus tenace que Conrad n'était pas fait pour la vie qu'on lui avait tracée, qu'il ne voulait pas de tout ce qu'on lui avait promis, lui qui désirait avant tout devenir écrivain. Tout plaquer pour écrire. Ecrire tout ce qui lui passait par la tête. Coucher sur le papier les millions d'histoires qui s'entrechoquaient à longueur de temps dans les limbes abyssales de son cerveau et qui ne demandaient qu'à sortir de lui, aussi promptement que le whisky qu'il avait répandu tout à l'heure sur la moquette de son séjour. C'était aussi simple que ça. Des heures, des jours, des semaines entières passées devant son traitement de texte à écrire, comme un malade, à bâcler ses études, à rater ses cours, à travailler la nuit et dormir le jour, à ne plus aller à la fac finalement et à vivre comme lui l'entendait, à réaliser ses rêves.
  Comme lui l'entendait. Comme un satané écrivain. Du moins comme l'image que lui-même se faisait d'un satané écrivain. Un type imprégné de mots, de poésie, de romans, de tabac, d'alcool, de bars louches et de femmes. Beaucoup de mots, de tabac, d'alcool, de bars et de femmes. Beaucoup de femmes. Et Lola. Facteur numéro deux.
  Otis Redding mit un peu de baume au coeur de Jacques Conrad.

 

 

 

  La chemise froissée, le pantalon trop large, les cheveux désorganisés et les ongles douteux, c'est ainsi affublé de son look d'écrivain maudit que Jacques Conrad pénétra pour la première fois au Club, dans l'optique avouable de le délester de quelques bouteilles de bon bourbon agrémentées d'un certain nombre de fûts de houblon bien sentis.
  Assis au bar, devant un cendrier qui faisait bien son job, il éclusait ses verres très consciencieusement, en s'observant dans le miroir face à lui, entre les bouteilles multicolores posées sur des étagères translucides, afin de constater qu'il était toujours bien dans son rôle, du moins dans le rôle qu'il s'était choisi, et qui n'était peut-être pas très adéquat au lieu. Mais Jacques Conrad s'en foutait, l'alcool et le tabac entretenaient sa faculté à jongler avec les mots, et de toute façon, c'était le meilleur moyen qu'il avait trouvé pour mettre en place dans sa tête les phrases, les paragraphes et les chapitres qui allaient très bientôt donner vie à son premier roman.
  De plus, l'euphorie créative aidant, il s'amusait aussi des gogos qui se faisaient plumer en beauté par les hôtesses qui étalaient toute la gamme de leur talent pour rapporter au patron du Club le plus de fric possible, et croyez-moi qu'elles y parvenaient sans peine.
  C'est là que Conrad vit Lola pour la première fois de son existence. Ou du moins son reflet dans le miroir du bar, le reflet de son dos dénudé et de ses longs cheveux blonds qui lui caressaient agréablement la colonne vertébrale. Elle était assise avec deux types genre cadres d'entreprise très à cheval sur leurs notes de frais, la panse proéminente et le cheveux rare, de ceux qui sont convaincus d'y être arrivé parce qu'ils ne paient pas la facture de leur portable et qui peuvent se permettre de temps à autre de liquider les bénéfices après impôts de la société qui les emploie dans des lieux de séminaires tels que le Club.
  Ils allaient en être pour leur note de frais, c'était joué d'avance. Roulés comme des poulets de farine avant de se faire renvoyer gentiment dans leurs pénates chez bobonne et peut-être même avec des explications à fournir d'ici quelques jours à la direction concernant les deux-trois mille euros investis dans un dîner d'affaire sans client et sans enjeu, et un dimanche de surcroit. Deux cadres quinqua demandeurs d'emploi d'ici peu. Et après on s'étonne du taux de suicide parmi cette catégorie de personnel. En tous cas, Conrad jouissait à l'avance de l'issue du procès que le reflet de cette jeune femme troublante était en train de leur monter. Il focalisa son attention sur le petit groupe et attendit. Il alluma une autre cigarette.
  Assise entre ses deux clients, la jeune femme semblait passionnée par la conversation qui animait le duo comique. A grand renfort de champagne de haute volée et de cigares au prix exorbitant, elle les menait tout doucement mais très surement vers la faillite sociale et personnelle la plus retentissante depuis le fameux scandale d'Enron. C'était peut-être légèrement exagéré, mais Jacques Conrad était dans une forme éblouissante, et son cerveau survitaminé semblait capable de scénariser tout et n'importe quoi, même les histoires et les références les plus improbables qui soient.
  Mais très vite le don naturel qui l'habitait pour les belles histoires laissa place à une douce rêverie dont le thème central fut les épaules fraîchement dénudées de la jeune femme et les longs cheveux blonds qui les frôlaient en suivant docilement les mouvements de tête changeants de la jeune hôtesse. L'alcool aidant, le décor et l'ambiance du Club disparurent dans le néant désintéressé de l'Univers de Conrad. La musique s'évanouit, les parfums divers et variés mélangés s'évaporèrent peu à peu de la conscience du jeune homme, les clients du Club et les autres jeunes hôtesses devinrent à leur tour très vite invisibles. Même le barman, qui en imposait pourtant, cessa d'exister aux yeux de Conrad qui ne vit plus, le coeur battant à tout rompre, et dans un halo de lumière douce, le dos charmant et la chevelure soyeuse de celle qui venait, sans qu'il sut jamais expliquer comment ni pourquoi, lui exploser un nombre conséquent de vaisseaux sanguins tout au travers de son anatomie. 
  Dans la seconde qui suivit, Jacques Conrad tomba fou amoureux d'un reflet dans un miroir. 

  
  
    

par Christophe publié dans : La révélation de Conrad
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Dimanche 20 avril 2008
  Quand Jacques Conrad sortit du Club, il alluma d'abord une cigarette. Il tira sur sa tige sans en avoir réellement conscience, et la nicotine qui lui empoisonna le sang sur ce coup-là ne lui fit strictement aucun effet. Jacques Conrad était ailleurs, absent de lui-même, le regard perdu dans la nuit qui étalait ses ténèbres enluminées des néons de la ville devant ses yeux sans qu'il le remarque une seconde. La seule lumière que Conrad était en état de voir, c'était celle des longs cheveux blonds de cette jeune femme qui quelques instants plus tôt venait de bouleverser ses croyances, ses valeurs, son caractère, sa vie.
  Un reflet dans un miroir. L'image inversée d'une hôtesse de bar à demi dénudée dont il ignorait tout, de la couleur de ses yeux aux fondations de son coeur et dont, pourtant, Jacques Conrad savait depuis peu qu'il en était la part manquante, la pièce unique qui complète le puzzle de son âme, le complément nécessaire de son entière personne. Il est des choses ainsi qui ne s'expliquent pas et qui vous sautent pourtant à la gorge avec une telle force et une telle violence qu'elles ne peuvent être qu'évidentes, indiscutables, et fatales.
  Conrad se retourna et regarda la porte du Club, et son esprit vit au travers des murs de la boite de nuit la jeune femme à l'intérieur qui continuait de vivre en ignorant que l'amour de sa vie venait de croiser sa route, mais Jacques Conrad se promit de réparer cette injustice au plus vite. De toute façon, il n'avait pas le choix. Sa vie maintenant en dépendait. Leur vie à tous les deux. Le monde ne pouvait continuer de tourner comme il tournait depuis la nuit des temps. Ce n'était plus possible. L'amour avait foudroyé. Il lui fallait maintenant assumer les conséquences de son acte. Jacques Conrad ne reviendrait à la vie que lorsqu'il tiendrait entre ses bras et ce pour l'éternité qui lui restait à vivre en ce monde cette mystérieuse jeune femme qui venait de lui voler l'intégralité de son existence propre. Conrad était esclave. Esclave d'une force bien supérieure à lui et pourtant tout entier dévoué à elle. Son sang lui appartenait. Elle avait droit de vie et de mort sur lui, et elle pouvait disposer de son âme comme elle l'entendait.
  Conrad s'en foutait comme de sa première clope, il ne demandait que ça. Il n'avait vécu toutes ces années que pour atteindre ce but-là, franchir cette frontière. Celle de l'addiction totale. La rémission intégrale. Le don de soi le plus sincère et le plus définitif qui soit. Plus rien d'autre n'avait d'importance. Une seconde à peine avait suffi pour métamorphoser Jacques Conrad, lui l'enfant chéri promis à un bel avenir et qui avait pris jusqu'à ce jour un malin plaisir à déjouer tous les plans qu'on avait établis pour lui afin de montrer qu'on ne pouvait disposer de lui comme ça sans lui demander son avis, qu'il n'était pas une prévision ni une espérance morale et sociale, mais qu'il était d'abord lui-même, Conrad, écrivain sans roman, sans génie, avec seulement en lui quelques fulgurances qui pouvaient épater de temps à autre les petites pisseuses qu'il croisait sur les bancs de la fac, et à cet instant de sa vie il était l'élu autorisé à pénétrer un monde parallèle accessible à quelques happy few seulement, de ceux qui ont la chance de trouver en ce monde ce que tant d'hommes et de femmes ont cherché en vain depuis l'aube du premier jour : le grand amour.

  La pluie commença à tomber. Une bruine insaisissable qui rafraîchissait plus qu'elle ne mouillait. Jacques Conrad ne la sentit pas. Les mains dans les poches de son bleu jeans, il déambulait le coeur en écume et l'esprit à quelques kilomètres à peine de l'autre côté de l'Univers. La nuit l'enveloppait de ses ténèbres humides, comme un rideau sombre tendu autour de sa personne, une tenture occulte piquetée d'étoiles assez scintillantes pour lui éviter les embûches et les obstacles que la civilisation des hommes s'ingéniait à dresser sur son chemin.
  Jacques Conrad n'appartenait plus au monde qui l'avait vu naître, il divaguait comme un philosophe dans le labyrinthe infini des méandres de son propre cerveau, sans fil d'Ariane auquel se raccrocher, se rassurer, tout près de lâcher la rampe, à deux doigts de ne plus avoir conscience de lui-même. Jacques Conrad était amoureux et plus rien en ce monde n'avait d'éclat à ses yeux.
  Conrad marchait les yeux fermés. Il leva la tête et fut agréablement surpris de la bruine qui le réveilla quelque peu. Le retour sur la terre ferme se fit en douceur, et Jacques revint à lui avec ce goût amer au fond de la gorge qu'on ne peut oublier quand on a eu le malheur (ou la chance) d'y avoir été confronté une fois dans sa vie. Il éprouvait en cet instant la délicieuse torture du manque de l'autre, de l'envie de l'être aimé, du besoin incontrôlable du corps de la femme, de celle qui vous a apporté au détour d'un coin du destin la seule et unique raison que vous avez d'être en vie. 
  Jacques Conrad souffrait déjà de la séparation. Séparation d'une inconnue dont il ne connaissait que le dos et les longs cheveux blonds diaphanes qui le coiffent, le parent, le cachent et le révèlent pourtant, mystérieuse énigme séculaire de la beauté féminine qui explose au regard de l’homme par un détail inexplicable, chimique, hormonal, instinctif, puissant, dévastateur et fatal.
 Jacques Conrad se sentait un autre et pourtant il n’avait jamais autant été lui-même qu’en cet instant magique où son cœur, son corps, son esprit et son âme (oui, en cet instant il était persuadé de posséder une âme) ne faisaient plus qu’un, plus qu’une, symbiose parfaite des énergies des choses vivantes quand elles se connectent, sciemment ou non, lyrisme évocateur et volontaire de la Nature quand elle décide, par je ne sais quel biais indicible des chemins, de recréer une forme nouvelle d’existence née de l’harmonie de deux existences distinctes et ignorantes l’une de l’autre.
 Jacques Conrad, il en avait l’intime conviction, avait été choisi. Choisi pour vivre un destin plutôt que de le subir, choisi pour être heureux. Il ne pouvait en être autrement. C’était impossible.
 Conrad ne pouvait s’arrêter de marcher. Ses nerfs le portaient, l’exhortaient à bouger, à mettre son corps en mouvement pour laisser à son esprit tout le loisir de se concentrer sur Elle. Elle qui l’emplissait tout entier depuis quelques heures et qui semblaient une éternité au jeune homme, une éternité de torture puisqu’Elle n’était pas à ses côtés, pas encore, pas déjà, jamais peut-être…
 Cette pensée le fit blêmir. Non ! Elle ne sera jamais son jamais ! Elle sera sienne et rien d’autre. Son cœur battait à tout rompre, et malgré le froid de la nuit qui s’insinuait lentement en lui, Conrad transpirait à grosses gouttes tellement cette horrible pensée l’avait secoué. Il fouilla fébrilement dans ses poches et trouva son paquet de cigarettes. Toucher quelque chose de concret lui fit le plus grand bien. Il ouvrit l’étui, prit une cigarette et la porta à sa bouche. Quand il alluma son briquet, il vit à la lueur de celui-ci un clochard qui ronflait, adossé contre un mur, la main tendue vers la bonté du quidam qui passe, par déformation professionnelle, tout en dormant, certainement abruti de mauvais vin.
 Conrad inspira une large bouffée de nicotine qu’il fit entrer au plus profond de ses poumons, recracha la fumée vers les étoiles et glissa son paquet de cigarettes presque intact dans la main du mendiant endormi qui, sentant quelque chose arriver dans le creux de sa paume, grommela un incompréhensible remerciement, par habitude, entre deux reniflements douteux et peu engageants.
 Ce soir, Jacques Conrad était généreux, au point de se séparer d’un paquet de clopes quasiment neuf. Ce soir, Jacques Conrad aurait offert le monde à ce clochard si le monde lui avait appartenu. Conrad s’en foutait. Il avait trouvé la trame de son premier et plus beau roman. Il avait trouvé la femme de sa vie.
 Les rues vides de la ville se refermèrent lentement sur Conrad qui se décida enfin à rentrer chez lui, trouver de quoi écrire, faire transpirer la fièvre qui l’envahissait dans les mots qui se bousculaient tout à coup en lui et qu’il devait coucher quelque part, sur un support quelconque, en attendant la nuit nouvelle, la prochaine nuit, la prochaine retrouvaille.
par Christophe publié dans : La révélation de Conrad
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Dimanche 20 avril 2008

  William Dufournet allait bientôt célébrer ses soixante printemps, et cela ne l’enchantait guère plus que les lettres de relance mensuelles qu’il recevait depuis près de quatre années maintenant de la part de maître Naudin, huissier de justice assermenté, facturées quatre-vingt dix euros pièce et qui lui signifiaient tous les cinq du mois qu’il ne s’était toujours pas acquitté de la totalité des dettes de son ex-épouse, madame Monique Dufournet, née Tardieu.

  William n’avait jamais réellement aimé sa femme, mais aujourd’hui il la détestait plus que tout. Tout avait été de sa faute, comme d’habitude.

  Monsieur Dufournet avait travaillé dans l’industrie automobile jusqu’à l’âge de cinquante ans. Durant la moitié de sa vie, il avait entretenu et réparé toutes les machines-outils de son usine, armé seulement d’un bon savoir-faire et d’une ribambelle d’apprentis qui donnaient leur démission à la moindre entaille au doigt, bénignes soient-elles.

  L’autre moitié de son existence, il l’avait dépensée dans tous les bars PMU de la ville, dilapidant ainsi l’argent du ménage pour entretenir des canassons qui, pour la plupart, ne valaient pas la paille sur laquelle ils crottaient chaque jour en toute quiétude.

  William Dufournet rafistolait alors ses finances comme beaucoup d’autres, empruntant à droite, remboursant à gauche, gagnant parfois et perdant souvent, le tout à l’insu de sa pauvre femme et fortement accompagné d’anis, olives et cacahuètes diverses.

  Mais madame Dufournet, n’ignorant pas le vice de son imbécile de mari, décida un beau jour qu’elle ne supportait plus sa triste existence et osa enfin s’affirmer après vingt-cinq ans d’un mariage soumis, monotone et sans tendresse. Ce qu’elle désirait maintenant, c’était réaliser le grand rêve de sa vie. Alors elle supplia, implora, harcela son époux jusqu’à ce qu’il capitule et se fasse livrer à grands frais le superbe salon salle à manger tout en chêne de Hollande et cuir de veau véritable qui hantait ses nuits depuis plus de dix ans maintenant.

  Monsieur Dufournet, n’ayant pas osé avouer à sa femme ce qu’elle savait depuis longtemps déjà, dégaina son carnet de chèques et signa de fait son arrêt de mort.

  A bout de ressources, ayant mangé l’héritage de son vieux père, sa participation sur bénéfices de l’usine et plus de six mois d’avances sur salaire, William tenta une ultime reconversion. Il troqua alors son tournevis professionnel contre un bon chalumeau d’occasion et se proclama perceur de coffre-fort intermittent, pensant ainsi régler très vite tous ses problèmes d’argent.

  Son premier cambriolage combla une partie de son découvert bancaire, le second fit le bonheur de tous ses amis turfistes et du patron du Bar de la Place, tandis que le troisième le conduisit tout droit au centre de détention pénitentiaire le plus proche pour une période indéterminée de cinq ans.

  Un jour, au réfectoire, William fut embarqué bien malgré lui dans une rixe entre plusieurs détenus et finit son plateau repas aux urgences puis à l’infirmerie de la prison, la cuisse droite profondément entaillée par une lame de rasoir rouillée qui n’avait rien à faire en un tel endroit. Quand il regagna sa cellule quelques semaines plus tard, traînant derrière lui sa patte désormais en retard d’un demi temps pour le reste du temps qui lui restait à tirer et plus encore, il apprit qu’il avait sauvé par hasard la vie d’un certain Antoine Lavandier, qui purgeait alors un an pour fraude fiscale, en tombant lourdement sur son agresseur après avoir malencontreusement glissé sur un plat de purée qui traînait par là et accepté le coup de rasoir à la place de son destinataire originel.

  A sa sortie de prison, deux ans, trois mois et dix-sept jours après les faits susnommés, William rencontra Antoine Lavandier au Club, dont il était déjà l’heureux propriétaire. Celui-ci, en homme d’honneur qui reconnaît sa dette, offrit à son sauveur de fortune, ancien taulard au chômage, une protection, un travail et un nouveau nom.

  C’est ainsi que William Dufournet, ouvrier machiniste et parieur maudit devint, à cinquante-cinq ans, Gros Willy, serveur dans un bar d’ambiance à la solde de Tony, grand bouffeur de semelles droites devant l’Eternel et encore redevable du living-room qui illuminait désormais, avec le reste du mobilier, les vieux jours de son ex-épouse, madame Monique Dufournet, jadis mademoiselle Monique Tardieu et que Dieu bénisse le veau véritable.

par Kitouf publié dans : La révélation de Conrad
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